Coupe Davis : bazar, business et zizanie

En perte de vitesse depuis quelques années, la compétition par équipe emblématique du tennis a été réformée de fond en comble.

La nouvelle a secoué l’univers de la petite balle jaune plus violemment qu’un coup droit de Rafael Nadal. Et pour cause, la Coupe Davis n’est plus. Après 118 ans d’existence, la compétition phare du tennis par équipe vient d’être sacrifiée sur l’autel de la planche à billets. En effet, la Fédération internationale (ITF) – qui détient les droits et organise la Coupe Davis – a cédé face aux sirènes du grand capital. En échange d’un investissement de 2,5 milliards d’euros sur 25 ans, l’ITF a donc confié l’éducation de son bébé au fonds d’investissement Kosmos, créé par le joueur du FC Barcelone et mari de Shakira, Gérard Piqué. L’objectif de cet accord est simple : redonner à la compétition créée en 1900 – ce qui en fait la plus vieille compétition toutes disciplines confondues après les Jeux olympiques – son lustre d’antan.

« Comment un milliardaire peut-il débarquer et s’approprier l’un des plus grands et l’un des plus importants événements sportifs du monde ? » tance Lleyton Hewitt, ancien numéro 1 mondial de tennis et fervent opposant à l’arrivée de Kosmos et de Gérard Piqué. Il a de quoi être amer. Adoptée à la majorité des deux tiers (325 voix contre 130) à l’issue de l’assemblée générale de l’ITF, la réforme prévoit une métamorphose intégrale de la Coupe Davis. Fini les rencontres à domicile et à l’extérieur, et leur ambiance de feu. Exit les rencontres en 5 sets et leurs affrontements homériques. Désormais, la compétition se déroulera sur terrain neutre, dans des rencontres en 3 sets, et mettra aux prises 18 équipes réparties en 3 poules de 6 sur une seule semaine. Une révolution dans la mesure où le format de la Coupe Davis n’avait pas été touché en plus d’un siècle. Forcément, les garants de la tradition l’ont mauvaise.

Calendrier, cash et caprices

« L’ITF a du sang sur les mains ! » s’est empressé d’écrire Lleyton Hewitt dans une chronique assassine pour The Australian. Le double vainqueur de la compétition et capitaine de Coupe Davis de l’équipe australienne ne décolère pas. Comme tout le reste du circuit dans sa grande majorité (voir ci-après). Or, c’est là que le bât blesse : cette nouvelle formule a précisément été pensée pour faire revenir les meilleurs joueurs du monde. « Nous savons aujourd’hui que la Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était puisque les meilleurs joueurs ne la disputaient plus depuis plusieurs années. La solution était donc de la réformer afin que les « top players » puissent y revenir. Ils voyagent beaucoup tout au long de l’année et ont des contraintes de calendrier, sur et en dehors du court », avait alors expliqué Gérard Piqué, convaincu de pouvoir faire revenir les joueurs avec sa réforme.

LA RÉFORME DE LA COUPE DAVIS - RÉACTIONS

« Pour nous, joueurs de tennis, c’est un peu étrange qu’un footballeur vienne s’immiscer dans notre monde. Il devra rester très prudent. La Coupe Davis ne doit pas devenir une Coupe Piqué. Je me sens triste de ne pas avoir la Coupe Davis comme elle était avant. Cela ne sera jamais pareil pour la génération suivante. J’espère simplement que chaque centime de cette quantité d’argent sera payé pour la génération suivante. Je ne pense que j’y jouerai, je ne pense pas qu’elle ait été dessinée pour moi de toute façon. »

« Si j’avais pu voter, je me serais abstenu. Je ne pense pas que ça soit la solution idéale. Je crois que des changements moins drastiques auraient été une meilleure solution. Maintenir le même format et jouer la Coupe Davis tous les deux ans aurait pu être une bonne idée. »

« J’ai le sentiment que la date de la Coupe Davis est vraiment mauvaise, notamment pour les meilleurs joueurs. Je ne sais pas si j’y serai l’an prochain. »

« Je ne la jouerai pas ! Parce qu’en novembre, je ne veux plus jamais jouer au tennis. Organiser un tournoi de dix jours à la fin du mois de novembre, c’est dingue. À la fin de l’année, nous sommes tous épuisés. Je pense que tous les autres joueurs de haut niveau vous diront la même chose. »

« Quand vous ne jouez pas à la maison ou dans le pays contre lequel vous jouez, ce n’est plus la Coupe Davis. Tous ceux qui ont vécu un match de Coupe Davis savent que c’est différent. Ce ne sera pas la même atmosphère. »

« La Coupe Davis est morte aujourd’hui, il n’en reste que le nom et un gros sac de pognon… »

« Honte à tous ceux, joueurs, dirigeants et médias, qui viennent de vendre l’âme de la Coupe Davis. Triste jour pour le tennis. »

« Et on va laisser faire, mon ami ? Bien sûr que non ! Nous nous sommes tous les deux battus pour que ceci n’arrive pas. »

« Cette décision de l’ITF est ridicule. Les 12 voix de la FFT ont fait très mal. Décision très difficile à assumer en tant que Français… La Coupe Davis est morte et une partie de l’histoire de notre sport envolée pour une poignée de dollars. »

« Je suis déçue, triste et choquée de la décision de l’ITF. J’étais persuadée (naïvement, je l’admets) que le sport, la tradition et l’âme de la Coupe Davis allaient prévaloir sur tout le reste. Comment en sommes-nous arrivés là ? »

« Un footballeur se retrouve sur scène à l’assemblée générale de l’ITF pour nous dire que la Coupe Davis doit changer, mais les légendes de ce sport, qui pour la plupart ne sont pas d’accord, n’y sont pas. »

« Je n’ai pas de mot… »

« Ne se trompent-ils pas royalement s’ils pensent que les meilleurs vont jouer une compétition à 18 équipes sur une semaine à la fin de l’année ? »

« Un de mes plus grands rêves d’enfant, c’était de jouer en Coupe Davis devant mon public. Je n’aurai malheureusement jamais cette chance. J’espère malgré tout que l’histoire et la tradition l’emporteront sur l’argent. »

 
Le problème majeur évoqué par les joueurs pour expliquer leur participation à géométrie variable : le calendrier.

Actuellement, la Coupe Davis représente 4 week-ends de compétition (du vendredi au dimanche). Insignifiant ? Pas pour des athlètes qui jouent près de 80 matches par saison. C’est pourquoi Kosmos et l’ITF ont tout synthétisé sur une seule semaine1. De quoi satisfaire les joueurs ? C’était sans doute sous-estimer leur capacité à pinailler, Zverev et Djokovic les premiers (voir ci-dessus). Qu’à cela ne tienne ! Si les « top players » rechignent à écourter leurs vacances du mois de novembre, résisteront-ils pour autant à l’appel de la monnaie ? Dans le milieu feutré du tennis, le doux chant des compteuses à billets verts a toujours su trouver des oreilles attentives. À plus forte raison que Gérard Piqué et les siens ont mis le paquet comme jamais avec une dotation annuelle de 22 millions d’euros à se répartir entre les joueurs. Jamais la Coupe Davis n’avait offert autant d’argent à ses participants.

Rancœurs en chœur

Malgré les efforts consentis au niveau du calendrier et de la rémunération, la réforme ne passe toujours pas chez les joueurs. Il n’en fallait pas plus pour raviver les vieilles querelles intestines entre l’ITF et l’ATP. Car avec cette levée de boucliers, c’est directement l’ITF qui est critiquée. Donc, affaiblie. Alors, voyant son vieil ennemi blessé et boitillant, l’ATP n’a pas attendu longtemps pour jeter une petite peau de banane à sa manière sur le chemin escamoté de la Fédération internationale. Comment ? En lançant sa propre compétition par équipe : la World Team Cup, mise sur pied en 1978 et enterrée dans l’indifférence la plus totale en 2012.

Sauf qu’aujourd’hui, rien n’est plus pareil : l’ADN de la Coupe Davis a été bafoué et c’est l’ITF qui est considérée comme responsable. Les joueurs vont-ils adhérer ? Vont-ils déserter le nouveau format de la Coupe Davis ? Autant de questions qui expliquent l’annonce faite au cœur de l’été par l’ATP : la World Team Cup renaîtra de ses cendres en janvier 2020 avec un prize money de 13 millions d’euros ! Certes, c’est moins que le montant annoncé par Kosmos, mais la dotation en points ATP (qui comptent pour gravir des places dans le classement mondial) devrait être autrement plus importante que pour la Coupe Davis2. Ubuesque jusqu’au bout : le tennis se retrouve donc avec deux compétitions par équipe – celle de l’ITF et celle de l’ATP – éloignées d’à peine 6 semaines…

Il faut dire qu’entre l’ITF et l’instance qui gère le circuit masculin, ça n’a jamais été l’amour fou. Au contraire, ces deux-là se sont tiré la bourre pendant des décennies pour le « monopole » du tennis masculin (organisation du calendrier, choix des tournois, dotations, etc.). Et ce, jusqu’en 1990, année de la victoire finale de l’ATP. Depuis, un pacte de non-agression mutuelle tacite régit les rapports entre les deux organes : l’ITF se contente de cajoler sa précieuse Coupe Davis tandis que l’ATP conduit l’intégralité des opérations liées au circuit masculin (hormis les Grands Chelems qui sont autonomes).

Hystérique histoire

L’histoire, y compris du sport, est un éternel recommencement. Ainsi, l’imbroglio qui frappe actuellement le sport de René Lacoste, Jean Borotra, Henri Cochet et Jacques Brugnon n’est pas sans rappeler ses heures les plus sombres. Car, si aujourd’hui le tennis semble solidement installé dans son économie et sa notoriété, cette lutte – presque philosophique – entre la tradition et la modernité pourrait avoir des conséquences bien plus dommageables pour l’ensemble du tennis. Comme le retour des affres des années 1970. À cette époque, les promoteurs privés sont particulièrement puissants et organisent des tournois exhibitions grassement rémunérés, mais sans enjeu sportif. La survie des tournois du Grand Chelem n’est alors pas du tout assurée.

Une guerre froide à base de raquettes s’instaure alors entre les défenseurs du patrimoine tennistique et ces chantres du capitalisme sportif. Le message est désormais sans détour : tous les joueurs qui succomberont aux appels du portefeuille seront privés de Roland-Garros. Sous la houlette de Philippe Chatrier, président de la FFT puis de l’ITF, Jimmy Connors est interdit de jouer Roland-Garros en 1974.. Björn Borg en fera les frais en 1977 et Ilie Năstase en 1976 et 1978. Bonjour l’ambiance…

Alors que la bataille entre les promoteurs privés et les tournois du Grand Chelem fait rage, ce sont les joueurs en personne qui sont venus sonner la fin de la récréation. Pour le tennis, Stan Smith et Arthur Ashe ont pris position en faveur de l’histoire.

Stan Smith : « Je suis contre les garanties financières des tournois exhibitions. Dans mon esprit, l’argent doit se gagner sur le terrain. Celui qui est plus fort devient plus riche que les autres et c’est normal. Avec ces exhibitions, avant même d’avoir tapé dans la balle, vous savez que votre garantie vous assure un certain train de vie. Et cela ne vous pousse pas à faire des progrès. Tout ceci détruit le tennis traditionnel et je ne peux pas l’admettre. »

Arthur Ashe : « Stan Smith et moi-même pourrions gagner des sommes fabuleuses sans sortir des États-Unis en signant avec des promoteurs privés. Nous ne le faisons pas parce que nous croyons que le tennis international en souffrirait. » Des traits de caractère fort et propre à l’époque.

Mais le tennis n’est pas la seule discipline à avoir été sauvée par l’un des siens. Le golf aussi. Toujours dans les années 1970, la Ryder Cup, alors en très nette perte de vitesse, a été modernisée en s’ouvrant à l’Europe, à l’initiative de la légende Jack Nicklaus qui avait senti que l’émergence de Severiano Ballesteros pourrait doper l’attractivité de la compétition. Un demi-siècle plus tard, la compétition qui oppose les États-Unis à l’Europe n’a jamais semblé aussi forte et emblématique. Un Américain qui tend la main à un Européen ou quand les intérêts du patrimoine dépassent ceux du joueur.

Argent et mélange des genres

D’un côté, des méchants promoteurs assoiffés de fric, de l’autre des chevaliers blancs aux vertus morales incontestables. L’opposition peut paraître caricaturale, mais c’est précisément ce qui a permis à la tradition de l’emporter sur la durée. Car, à la différence des années 1970, 2018 se distingue par un cynisme et un mélange des genres très singuliers. En effet, les garants de l’histoire du jeu ne sont pas là où on les attend. Et inversement pour les promoteurs.

Un fonds d’investissement (Kosmos) qui accapare une des plus vieilles compétitions du sport (la Coupe Davis) au lieu de créer son propre événement privé. D’anciennes gloires du jeu (Rod Laver et Roger Federer) qui montent leur propre tournoi exhibition (la Laver Cup) – à base de millions de dollars pour faire venir les meilleurs joueurs. C’est le monde à l’envers ! Ou l’envers de ce monde…

Créée en 2017 à l’initiative de Rod Laver et Roger Federer, la Laver Cup est un tournoi exhibition de tennis mettant aux prises une équipe européenne face à une équipe mondiale. Elle se déroule chaque année sur 3 jours, successivement en Europe et dans le reste du monde. La première édition s’est déroulée en 2017 et elle a notamment permis de voir un match de double inédit avec une paire composée par Roger Federer et Rafael Nadal.

Björn Borg et John McEnroe sont désignés respectivement capitaines de l’équipe européenne et américaine. Chaque équipe est composée de 6 joueurs qui s’affrontent tous les jours autour de 3 simples et un double. Les points des matches remportés le premier jour valent 1 point ; ceux du 2e jour, 2 points ; et ceux du 3e jour, 3 points.

L’équipe qui accumule 13 points (sur 24 distribués) remporte l’épreuve. Les matches se déroulent en 2 sets avec éventuellement un super tie-break dans le 3e. Jusqu’à présent, Roger Federer, Novak Djokovic, Alexander Zverev, Marin Cilic, Dominic Thiem, Nick Kyrgios ou encore Kevin Anderson ont pris part à au moins une édition.

Aujourd’hui, chacun joue pour sa pomme. Trois acteurs, trois intérêts, trois compétitions par équipe : la Laver Cup de Federer (septembre), la Coupe Davis de l’ITF (novembre) et la Word Team Cup de l’ATP (janvier). Si au moins, cette usine à gaz tirait le tennis vers le haut… Or, il n’en est rien. En effet, en septembre 2018, Roger Federer, Novak Djokovic, Jack Sock et Nick Kyrgios ont tous refusé de jouer pour leur pays en Coupe Davis, préférant faire le show à outrance au vu et au su de tous, lors de la Laver Cup. Blessure invoquée par Jack Sock, fatigue et besoin de récupération pour Federer et Djokovic. Des arguments vite balayés une toute petite semaine plus tard à l’occasion de la Laver Cup où tout ce beau monde apparaissant en pleine forme.

Capable de parler sans s’arrêter pendant une heure alors qu’il t’a annoncé au téléphone « attends, je t’embête juste 2 minutes », sa notion du temps n’est pas la même que celle des gens normaux. Il a passé presque 30 ans en kimono et est convaincu de faire partie du staff de Rafa Nadal alors qu’il ne parle même pas espagnol.

  1. La nouvelle Coupe Davis se déroulera du 18 au 24 novembre 2019, soit dès le lendemain de la finale du Masters (17 novembre) et à la même période que la finale de la Coupe Davis actuellement (la finale 2018 France-Croatie se joue du 19 au 23 novembre).
  2. Depuis 2015, la participation à la Coupe Davis ne rapporte plus aucun point ATP aux joueurs. Gérard Piqué a cependant annoncé avoir obtenu un accord avec l’ATP pour remédier à cette situation. Or, s’il est possible que des points ATP soient de nouveau attribués pour la Coupe Davis, ils seront évidemment inférieurs à ceux que l’ATP allouera à sa propre compétition par équipe.

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