Dans l’angle mort du tennis

Reportage au cœur d’un des tournois de tennis fauteuil les plus anciens et les plus importants d’Europe : l’Open de France.

Surhumains ou sous-êtres. Il n’y a jamais d’entre-deux quand il s’agit de parler du handisport en France.« On ne nous traite jamais comme des athlètes lambda. Soit on est de pauvres petites choses fragiles, soit des super-héros. » Le constat est unanime chez les joueurs et joueuses qui ont pris part au 33e Open de France de tennis fauteuil, le plus grand tournoi français après Roland-Garros et l’un des plus importants au monde6.

Crédit : Thierry Fougerol

Voir leurs performances appréhendées comme « chez les valides », c’est tout ce qu’ils réclament. Sans le dédain de ceux qui considèrent les joueurs en fauteuil comme des tennismen de second rang. Sans l’hypocrisie de ceux dont les éloges relèvent uniquement de la posture marketing.

Super Series

Sur le plan sportif et organisationnel, l’Open de France fait partie de ce qui se fait de mieux : 70 joueurs (hommes, femmes, quads7), 140 bénévoles, 60 ramasseurs de balle, 40 arbitres et juges de ligne, 9 courts, des ateliers d’initiation pour les jeunes, etc. Le Parc départemental des sports de la Grenouillère (Antony, Hauts-de-Seine) est utilisé au maximum de son potentiel pendant une semaine (18-24 juin) de compétition de haut vol. « Au niveau de l’organisation, l’Open de France est un des tournois les plus pros du circuit. C’est super impressionnant et surtout très agréable en tant que joueur ! » confirme Joachim Gérard, ancien numéro 1 mondial (8e actuellement) et vainqueur de l’édition 2016.

Aujourd’hui, tout le gratin du tennis fauteuil mondial fait d’ailleurs le déplacement dans les Hauts-de-Seine. Près de 20 nationalités sont représentées ainsi que la quasi-intégralité des top 10 mondiaux de chaque catégorie. « C’est un tournoi essentiel sur le circuit. C’est un Super Series, donc il rapporte beaucoup de points quand on avance dans le tournoi. Pour le classement, c’est donc très important », souligne Frédéric Cattaneo, numéro 3 français, 21e mondial et vice-champion paralympique 2012 en double.

Frédéric Catténo, le meilleur français engagé dans le tournoi masculin. Crédit : Sport&Associés

Quelques absents sont pourtant à déplorer cette année. En cause, un problème de calendrier. « Le tournoi du Queens à Londres a autorisé pour la première fois les joueurs en fauteuil à participer à une exhibition pour préparer Wimbledon. Or, c’est en même temps que l’Open de France et certains joueurs ont donc préféré annuler leur venue », analyse Pauline Hélouin, ancienne 23e joueuse mondiale, qui revient à la compétition cette année après deux saisons blanches qui lui ont permis de terminer ses études.

Un casting de haut niveau

Les Français Stéphane Houdet et Nicolas Peifer – vainqueurs en double à Roland-Garros cette année – font partie de ceux que le public aurait voulu voir. Malgré cela, ce n’est pas un plateau « discount » qui défile sur les courts du Parc départemental des sports de la Grenouillère. Chez les hommes, deux anciens numéros 1 mondiaux sont là : Gustavo Fernandez (3e) et Joachim Gérard (8e), respectivement vainqueurs de l’Open de France en 2017 et 2016. S’ils veulent ajouter un nouveau titre à leur escarcelle, ils devront refroidir les ardeurs de deux autres « clients » membres du top 10 : Takashi Sanada (9e) et Maikel Scheffers (10e). Côté Français, tous les membres du top 50 sont là : Frédéric Cattaneo (21e), David Dalmasso (34e), Gaëtan Menguy (35e) et Laurent Giammartini (45e).

Crédit : Sport&Associés

Le tournoi féminin pour sa part reste tout aussi relevé que les années précédentes, le Big 4 ayant répondu présent dans son intégralité : Diede de Groot (1re), Yui Kamiji (2e), Aniek van Koot (3e) et Sabine Ellerbrock (4e).

Idem chez les quads avec la présence de 6 membres du top 10 : David Wagner (1er), Andy Lapthorne (3e), Koji Sugeno (5e), Lucas Sithole (6e), Bryan Barten (7e) et Mitsuteru Moroishi (9e). À noter la présence d’une des 5 seules femmes quads au monde8, la Française Sophie Fraïoli.

Déception

Les quelque 4 000 spectateurs cumulés sur les 6 jours de compétition ne sont donc pas en reste. Les débats sont d’ailleurs vifs en tribune. Gustavo Fernandez va-t-il conserver son titre ? Joachim Gérard peut-il remettre la main sur le trophée et enchaîner avec un 3e titre en 3 semaines après ses succès à l’île de Ré et à l’Open de Pologne ? L’Argentin – finaliste à Roland-Garros cette année – affiche une forme étincelante, mais reste sur une défaite face au Belge, en demi-finale du tournoi de l’île de Ré (7-5, 6-2) une semaine plus tôt… Pour autant, s’il est difficile de se prononcer clairement sur l’identité du futur vainqueur, c’est sans réelle surprise que les deux têtes de gondole du tournoi masculin assurent leur rang et se retrouvent en finale. Et en tribune, le cœur des spectateurs bat secrètement pour un succès du Belge, francophone et véritable chouchou du public…

Les tribunes du Parc départemental des sports de la Grenouillère (Antony, Hauts-de-Seine). Crédit : Sport&Associés

De son côté, le meilleur français engagé, Frédéric Cattaneo, battu au 2e tour par Martin De La Puente (16e), enrage de ne pas s’être frayé un chemin dans le tableau : « Je suis dégoûté ! J’ai fait n’importe quoi. Je mène 6-2, 3-1, et ensuite je m’effondre complètement (défaite 2-6, 6-3, 6-1). Ce n’est pas mon niveau ça ! Ça me met hors de moi. » À la recherche de son meilleur classement en simple (9e mondial en mai 2011), le Manceau grappillera tout de même une petite place au classement – désormais 20e – à l’issue d’une semaine qui l’a également vu se hisser en finale du double (battu en 2 sets par la paire Gérard-Scheffers). Une moindre peine qui n’effacera toutefois pas l’amertume de son tournoi en simple…

Standing ovation

Le cœur serré, Joachim Gérard l’aura aussi au moment de faire son discours à l’issue de sa finale perdue (4-6, 6-3, 6-4). Le Belge ne peut alors retenir ses larmes. Trop vives, trop acides, elles lui brûlent la peau et surtout le cœur. Il tente de s’excuser auprès de son coach Marc Grandjean, à ses côtés depuis 12 ans et atteint de la maladie de Charcot. L’entraîneur, auparavant sur ses deux jambes, est désormais lui aussi en fauteuil. Un crève-cœur pour Joachim Gérard qui ne s’en cache pas : s’il est sur le court, c’est pour « rendre fier » celui qu’il considère comme son « deuxième père ».

Une prise de parole qui a ému tous les spectateurs présents dans les tribunes pleines à craquer du Parc des sports de la Grenouillère. L’ovation, mémorable et amplement méritée, qui s’est alors déclenchée a permis de conclure ce dernier jour dédié aux finales par une bonne note. « C’est bien de finir comme cela avec ce public très respectueux, car ce matin, pour la finale de la catégorie quad, c’était très triste : il n’y avait personne », se désole un membre de l’organisation. Il faut dire que le match entre Koji Sugeno et Andy Lapthorne (victoire de Sugeno 6-4, 3-6, 6-4) était prévu à 10 heures, un horaire peut-être un peu trop matinal pour un dimanche estival.

Une saison qui ne fait que commencer

Une poignée de minutes après la vive émotion de la défaite, Joachim Gérard arbore un large sourire au contact des bénévoles et des enfants venus demander des autographes : « Ici, tout le monde est sympa avec nous et au fil des années, on finit par connaître tout le monde. »

Crédit : Sport&Associés

Pour lui, la suite rime désormais avec repos. Après 4 semaines de rang à enchaîner les matches et les tournois (30 matches cumulés en simple et double, 5 titres, dont 2 en simple, une finale), le Belge va recharger les batteries avant de repartir sur un nouveau bloc de 4 semaines, avec en ligne de mire Wimbledon : « Grâce à cette finale, je vais remonter à la 7e place : c’était notre objectif. Je peux maintenant jouer tous les Grands Chelems.9 On va rester dans cette dynamique avec Marc. »

Dans le même temps, Guilhem Laget (20 ans, 203e, battu au 1er tour) s’apprête à partir jouer à Barcelone (ITF 2 Serie10) tandis que Geoffrey Jasiak (25 ans, 64e, battu au 2e tour) prend la direction de Dijon pour les championnats de France en individuel. C’est aussi ça l’Open de France : des carrières et des histoires de vie qui n’ont rien à voir et se croisent, comme dans n’importe quel tournoi de tennis. Les meilleurs se tournent alors vers les tournois les plus prestigieux tandis que les autres écument le reste du circuit en espérant un jour réussir à intégrer le gotha du tennis fauteuil.

« Au début, c’était un peu la kermesse ! »

Elle est là la fierté des fondateurs de l’Open de France : avoir réussi à faire de ce tournoi, initialement expérimental, un carrefour entre le très haut niveau et les amateurs, tout en conservant un ADN de convivialité entre les bénévoles, les athlètes et le public.

« Au début, c’était un peu la kermesse ! se remémore Pierre Fusade, directeur historique de l’Open de France et précurseur du tennis fauteuil en France avec son compère de toujours, Jean-Pierre Limborg. Quand on a commencé il y a 33 ans, on dormait dans les chambres d’étudiants à Centrale. Le tournoi se déroulait avec les tentes militaires qui venaient des Invalides, avec la cantine municipale de Châtenay-Malabry et avec la liste des matches épinglée à l’arrache sur des planches de bois. Aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir ! » La direction du tournoi est à présent assurée par Didier Allanic, également de l’aventure en 1986 : « Le véritable tournant, c’est en 2000 quand Fiat puis BNP Paribas sont devenus les partenaires du tournoi. À partir de là, nous nous sommes énormément professionnalisés à tous les niveaux pour répondre à la nouvelle dimension que prenait l’Open de France. »

Dix-huit ans plus tard, l’Open de France est solidement installé dans le paysage tennistique français et international, toujours avec cet esprit familial instillé par les fondateurs. « J’ai joué la première fois ici il y a 17 ans. Et ce qui est super, c’est quand je vois tous ces jeunes, ramasseurs de balle à l’époque, qui ont grandi et sont devenus arbitres ou membres de l’organisation. Ici, c’est une grande fête familiale et en même temps un tournoi super pro », atteste Michaël Jérémiasz, figure très forte du tennis fauteuil et double vainqueur ici (2005, 2008), venu rendre visite à ses « potes » de l’Open de France.

Bémols

Pourtant, l’arrivée de sponsors et autres partenaires peut irriter ici et là. Lionel Chamoulaud, le parrain « people » de cette édition, n’a plus été aperçu depuis le tirage au sort des tableaux… A-t-il vu le moindre match ? Rien n’est moins sûr. Cette année, le tournoi s’est également offert les services de Pascal Maria, juge-arbitre ITF de l’Open de France et véritable référence chez les valides. « Un boulard qui ne franchit pas les portes », peut-on entendre chez ses détracteurs. Un constat appuyé par certains propos observés, particulièrement déplacés, à l’endroit de certains coaches de joueurs et joueuses.

Le salon VIP n’était pas autorisé aux joueurs du tournoi. Crédit : Sport&Associés

« Attention à ne pas s’éloigner du cœur du tournoi. Ici, ce n’est pas un tournoi m’as-tu-vu », prévient-on à l’abri des oreilles indiscrètes. D’autant qu’un certain nombre de joueurs ont été particulièrement heurtés par la création cette année d’un salon VIP… auquel ils sont eux-mêmes interdits d’accès ! « On s’en fout. On ne veut pas y mettre les pieds. Qu’ils restent entre eux. De toute manière, il n’y en a plus que pour les sponsors. En plus, toute la semaine, soit la loge était vide, soit les gens dedans ne regardaient pas les matches ! Ces gens-là ne nous disent même pas bonjour. Ils viennent surtout pour le champagne et les petits fours », confie-t-on à Sport&Associés. Comme à Roland Garros. Comme quoi, c’est partout pareil…

Capable de parler sans s’arrêter pendant une heure alors qu’il t’a annoncé au téléphone « attends, je t’embête juste 2 minutes », sa notion du temps n’est pas la même que celle des gens normaux. Il a passé presque 30 ans en kimono et est convaincu de faire partie du staff de Rafa Nadal alors qu’il ne parle même pas espagnol.

  1. L’Open de France est un tournoi qui fait partie des ITF Super Séries, la catégorie la plus prestigieuse et la plus relevée du monde derrière les tournois du Grand Chelem. Ils sont l’équivalent des Masters 1000 chez les valides. Il y en a six dans le monde : Sidney Open, Cajun Classic, Japan Open, Open de France, British Open, USTA Open.
  2. Catégorie réservée aux joueurs et joueuses dont le handicap touche au moins un des membres supérieurs.
  3. Dans la catégorie quad, en raison de leur faible nombre, les femmes jouent contre les hommes.
  4. Les tournois du Grand Chelem de tennis fauteuil réunissent systématiquement 8 joueurs : les 7 meilleurs mondiaux et un invité qui se voit décerné une wild-card par l’organisation du tournoi.
  5. La classification des tournois de tennis fauteuil des plus importants aux moins importants : Grand Chelem, Super Series, ITF 1, ITF 2, ITF 3, Futures Series.
  6. L’Open de France est un tournoi qui fait partie des ITF Super Séries, la catégorie la plus prestigieuse et la plus relevée du monde derrière les tournois du Grand Chelem. Ils sont l’équivalent des Masters 1000 chez les valides. Il y en a six dans le monde : Sidney Open, Cajun Classic, Japan Open, Open de France, British Open, USTA Open.
  7. Catégorie réservée aux joueurs et joueuses dont le handicap touche au moins un des membres supérieurs.
  8. Dans la catégorie quad, en raison de leur faible nombre, les femmes jouent contre les hommes.
  9. Les tournois du Grand Chelem de tennis fauteuil réunissent systématiquement 8 joueurs : les 7 meilleurs mondiaux et un invité qui se voit décerné une wild-card par l’organisation du tournoi.
  10. La classification des tournois de tennis fauteuil des plus importants aux moins importants : Grand Chelem, Super Series, ITF 1, ITF 2, ITF 3, Futures Series.

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