« Les Jeux olympiques m’ont abandonné »

Tous les quatre ans, certaines disciplines disparaissent du programme olympique dans l’indifférence générale. Sauf pour les athlètes concernés, contraints à une reconversion forcée. Témoignages.

Ils ont déjà goûté aux joies et à l’ivresse d’un podium olympique. Matthieu Péché et Gauthier Klauss (canoë biplace, C2) tout comme Thomas Baroukh et Thibault Colard2 (aviron, 4 sans barreur poids légers) ont offert deux médailles de bronze à la France aux Jeux de Rio en 2016. Deux performances majeures qu’ils ne pourront pas rééditer en 2020, lors de l’Olympiade tokyoïte. Pas dans leurs disciplines en tout cas.

Crédit : DR. Matthieu Péché et Gauthier Klauss remporte le bronze aux JO de Rio en 2016.

En effet, leurs catégories ont été tout simplement supprimées du programme olympique. Le canoë biplace – épreuve olympique depuis 1992 – et le 4 sans barreur poids légers – aux JO depuis 1996 – n’auraient donc plus leur place au grand bal des sports organisé tous les quatre ans. « C’est comme si on nous avait volé notre carrière, confie avec amertume le céiste Matthieu Péché. Les Jeux olympiques nous ont abandonnés. Nous n’avions pas choisi de nous arrêter là. On a choisi pour nous. » Côté aviron, Thibault Colard, du 4 sans barreur tricolore, va plus loin et évoque « un avenir qui était tout tracé avant cette décision ». Et d’ajouter : « On ne se demandait plus comment aller aux Jeux olympiques, mais comment remporter l’or ! Désormais, la donne n’est plus du tout la même. »

La sanction est irrévocable et laisse les intéressés pantois. « Nous avons appris cette nouvelle totalement par hasard, en regardant le congrès de la Fédération internationale d’aviron (la Fisa), raconte Thomas Baroukh. Nous savions qu’elle voulait faire sauter une catégorie. Mais sur le coup, l’annonce nous a quand même frappés de plein fouet. »

« Tony Estanguet ? Ce n’est plus sa guerre, ça ne l’intéresse plus. »

Tracts et tee-shirts distribués dans les clubs, mails et coups de fil répétés aux dirigeants. Thomas Baroukh n’a pas ménagé ses efforts pour convaincre les instances de conserver le 4 sans barreur poids légers : « Beaucoup d’athlètes et de membres de la fédération étaient d’accord avec nous, mais personne ne s’est vraiment mobilisé. » Un sentiment confirmé par son coéquipier Thibault Colard : « On s’est clairement sentis esseulés et délaissés par les dirigeants de la Fisa. »

« Après un vote du comité directeur, la France a opté pour le maintien de la catégorie au congrès de la Fisa », assure pourtant à Sport&Associés le DTN de la discipline, Patrick Ranvier. « C’est une façon de se protéger, grince Thomas Barouck. Il s’agit d’une posture politique : les dirigeants ont fait le strict minimum et n’ont jamais participé à notre campagne pour maintenir la catégorie. Ils n’ont pas non plus fait du lobby auprès des autres fédérations pour inverser la décision. »

De son côté, la Fédération française de canoë-kayak (FFCK) – qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interview – a publié un communiqué fin mars pour exprimer son « profond déchirement » suite à l’annonce de la suppression du canoë biplace (C2). La présence au CIO de Tony Estanguet (président du comité d’organisation des JO de Paris 2024 et triple champion olympique de canoë) n’y a rien changé. « Je comprends la décision du CIO, même s’il s’agit d’un choix difficile, a-t-il expliqué, sans faire preuve de davantage de compassion pour les athlètes de C2. La parité est un enjeu majeur et le canoë féminin a l’opportunité de se développer et de laisser aussi un héritage pour le sport. » Une posture politique que déplore Matthieu Péché : « De toute façon, ce n’est plus sa guerre, ça ne l’intéresse plus. » Et dans cette histoire, même si les disciplines sont différentes, céistes et rameurs sont bel et bien dans le même bateau.

Dix catégories aux oubliettes

Comment les Jeux olympiques en sont-ils arrivés à une telle extrémité ? Comment faire infléchir ce type de décision ? Comment faire entendre sa voix ? Autant de questions qui restent sans réponse tant « le processus de décision est opaque », poursuit le céiste Matthieu Péché. En effet, c’est d’abord le Comité international olympique (CIO) qui envoie une série de recommandations aux fédérations nationales. Ainsi, pour cette prochaine olympiade, il s’agissait de disposer de davantage d’épreuves mixtes, de favoriser au maximum la parité et de privilégier des disciplines destinées à séduire le jeune public. Dans la foulée, chaque fédération a ensuite proposé au CIO une liste de catégories qui correspondent à ces critères.

« Ce sont des décisions qui sont prises en petit comité par des personnes en costume qui sont bien loin de nos réalités. »

Pour 2020, l’accent est mis sur quinze nouvelles disciplines qui feront leur apparition, parmi lesquelles le surf, le basket 3×3 ou encore le BMX freestyle. En revanche, le CIO s’épanche peu sur les dix catégories de six sports différents qui disparaissent du programme (en boxe, haltérophilie, tir, voile, aviron et canoë-kayak). « Ce sont des décisions qui sont prises en petit comité par des personnes en costume qui sont bien loin de nos réalités », regrette Matthieu Péché, dépité.

Crédit Tim Guigon

« Pourquoi se battre encore ? » 

Dans ces catégories très peu médiatisées, disparaître du programme olympique a de lourdes conséquences. Dès lors, les fédérations nationales rechignent à payer les déplacements des athlètes. À quoi bon investir pour des championnats de France, d’Europe ou du monde, si le Graal olympique n’est plus au bout ? Pourquoi déployer tant d’efforts et d’argent si l’exposition mondiale permise par les JO n’est plus au bout ? Car il ne faut pas se leurrer, les retombées économiques d’une médaille olympique pour une « petite » fédération sont considérables et déterminent également sa pérennité. Aucun intérêt donc à se concentrer sur des catégories non olympiques.

Crédit : DR. Gauthier Klauss et Matthieu Péché lors des JO de Rio 2016.

Alors, pour les athlètes, il faut rebondir. Du coup, Thomas Baroukh et Thibault Colard tentent leur chance dans d’autres catégories qui, elles, amènent aux JO. À leur grand désarroi, ils échouent aux portes de la finale du « deux de couple » lors des derniers championnats du monde en septembre dernier en Floride (5e des repêchages). Après plusieurs tentatives tout au long de l’année, ils terminent 2017 sans le moindre podium, une première pour ce duo qui accumulait les honneurs les années précédentes. Le coup est dur à digérer. « Je me suis posé la question de savoir si je continuais ou non, admet Thomas Baroukh. Pourquoi se battre encore ? Pourquoi je monte sur le bateau ? »

Crédit : DR. Équipe de France d’aviron à 4 sans barreur tricolore, aux JO de Rio 2016.

Désormais, les deux coéquipiers vont devenir rivaux. Lors des prochains championnats de France, mi-avril dans le Gers, ils vont chacun tenter de gagner une place dans le « deux de couple poids légers » aux côtés de Pierre Houin, champion olympique et double champion du monde, qui doit composer avec la retraite de son partenaire, Jérémie Azou. «  Il y a trop de respect entre nous pour que cela soit pénalisant même si nous savons que le résultat peut en laisser un de nous sur le carreau », précise Thibault Colard. « Malheureusement, ça fait partie du sport, complète son ex-coéquipier. L’essentiel, c’est que ce challenge nous a redonné une perspective claire à tous les deux. Et ça nous a permis de retrouver le goût de l’entraînement. Nous sommes des compétiteurs : tant qu’on n’accède pas à la première place, on a toujours envie de se battre. »

Oublier l’adrénaline

Côté canoë, « une autre catégorie, c’est un autre sport », assure Matthieu Péché. Après les Jeux olympiques et malgré la décision du CIO, la fédération autorise néanmoins le duo qu’il forme avec Gauthier Klauss à continuer en biplace, jusqu’aux championnats du monde de Pau, en septembre 2017.

« J’ai besoin de ces challenges, de travailler mon corps, d’essayer de repousser constamment mes limites. »

Les deux hommes s’offrent ainsi le titre de champion du monde. Un sacre en guise d’adieu au goût amer. « Trois semaines après, j’ai retrouvé mon travail à la SNCF, raconte Matthieu Péché. Tu te retrouves derrière ton ordinateur et tu comprends qu’il faut redevenir un citoyen lambda, réfléchir à un rythme de vie normal. » L’espoir de briller à nouveau s’est définitivement envolé début mars, quand la Fédération internationale (ICF) a annoncé qu’elle retirait le canoë biplace de son programme de Coupe du monde ainsi que des Mondiaux 2018. Après les JO, les Mondiaux… Ou l’exécution d’une discipline par sa propre fédération.

Crédit Tim Guigon

« Avec Gauthier, on vivait pour notre sport à 100 %. Désormais, il va falloir apprendre à se passer de l’adrénaline de la compétition », s’inquiète Matthieu Péché. Jusqu’à présent, il disposait d’horaires aménagés avec la SNCF (30 % de l’année au bureau, le reste à l’entraînement). Dorénavant, il étudie les pistes pour y travailler à temps plein. Mais en parallèle, cet amoureux de la nature s’est lancé dans un autre challenge : la course à pied. Il compte participer à trois semi-marathons dans l’année, avant de s’engager sur des trails très éprouvants : la 6000D autour de La Plagne (plus de 100 km avec un dénivelé cumulé de 6 000 mètres) puis la TTL, une épreuve de 300 km à parcourir à trois durant l’ultra-trail du Mont-Blanc. « J’ai besoin de ces challenges, de travailler mon corps, d’essayer de repousser constamment mes limites. » Se dépasser et gravir des montagnes, un challenge au goût d’exutoire pour Matthieu Péché, après avoir vu se dissiper ce destin olympique qu’il ne goûtera plus…

Voile, football, rugby, basketball, handball, F1, Rallye… Journaliste tout terrain, Breton, capable d’exploser son quota de piges en 24h.

  1. Ils étaient accompagnés par Franck Solforosi et Guillaume Raineau. Le premier tente d’intégrer l’équipe de France en rameur « toutes catégories ». Le second a pris du recul sur la compétition afin de donner la priorité à sa vie de famille.
  2. Ils étaient accompagnés par Franck Solforosi et Guillaume Raineau. Le premier tente d’intégrer l’équipe de France en rameur « toutes catégories ». Le second a pris du recul sur la compétition afin de donner la priorité à sa vie de famille.

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