Michaël Jérémiasz : « Je suis un athlète paralympique, pas un sous-athlète olympique ! »

Champion multititré de tennis fauteuil, le Parisien s’emploie, à l’aube de son après-carrière, à faire évoluer le regard et la conception du handicap en France. Échanges.

Roland-Garros, début juin. Le tournoi bat son plein et le soleil dope l’affluence du côté du nouveau village. Bâti sur 4 niveaux, il concentre les pavillons des grandes marques partenaires, ainsi qu’un petit musée, une boutique et des terrasses. En début d’après-midi, peu après l’heure du déjeuner, l’édifice fourmille de personnalités venues profiter des matches. Voir et être vu, c’est l’une des règles d’or pour tout VIP qui se respecte. Dans ce registre, Roland-Garros s’est imposé depuis longtemps comme un rendez-vous incontournable.

Au milieu de ce joyeux manège, Michaël Jérémiasz nous attend. L’ancien joueur de tennis fauteuil de 36 ans n’est pas là par opportunisme. Il a lui-même occupé la scène pendant une quinzaine d’années, durant lesquelles il s’est construit l’un des plus beaux palmarès du handisport français : 8 titres du Grand Chelem, 4 médailles olympiques – dont une en or – une place de numéro 1 mondial en double et en simple… Désormais retraité, il consacre son temps à la sensibilisation sur la question du handicap. Et si le sport n’est jamais très loin, c’est un homme aux convictions bien plus élargies qui nous explique sa vision de la société.

S&A : Que faites-vous maintenant que votre carrière professionnelle est terminée ?

Michaël Jérémiasz : J’ai pris ma retraite après les JO de Rio, en 2016. Je travaille avec Lacoste, Adecco et Babolat qui étaient déjà mes partenaires à l’époque où je jouais. Nous travaillons sur la promotion du tennis fauteuil.

C’est-à-dire ?

L’idée, c’est de sensibiliser les gens à la question du handicap de manière extrêmement ludique. Et dans cette démarche, le sport est un outil formidable pour banaliser les différences.

Pensez-vous que le sport puisse réellement changer le regard des gens sur le handicap ?

Absolument ! Prenons l’exemple du tennis fauteuil que j’ai bien connu. C’est un sport formidable qui permet de vivre des expériences extraordinaires, de sortir d’un environnement médicalisé, de créer du lien social et d’être plus autonome. De manière plus générale, dans le sport, on évolue selon les mêmes règles. On vient avec nos différences et on part avec nos ressemblances. Il faut se servir de ces outils pour faire évoluer la société. C’est ce que j’essaie de faire à mon petit niveau.

Quels sont les plus gros chantiers en ce qui concerne le handicap ?

Déjà ce qu’il faut savoir, c’est qu’en 2017, la minorité la plus discriminée en France, ce sont les handicapés, devant les discriminations ethniques ! C’est là que mon engagement devient politique dans la mesure où je veux faire de la minorité à laquelle j’appartiens une catégorie de citoyens de première zone. J’entends par là, ne pas être privés des mêmes droits et devoirs que les autres.

Quel type de discriminations frappe encore aujourd’hui les personnes en situation de handicap ?

Toutes ! Aujourd’hui, on est discriminé dans l’accès au droit, à la santé, au logement, à la formation et à l’emploi, aux loisirs, à la culture, à la sécurité, à la vie affective même ! Notre taux d’emploi est deux fois plus faible que chez les valides. Quand vous êtes en situation de handicap, en France, aujourd’hui, l’accès à ces choses-là se fait de façon plus compliquée, plus chère, plus longue.

Le projet de loi Élan (Évolution du logement et aménagement numérique) qui prévoit le passage de 100 % à 10 % de logements accessibles aux personnes handicapées dans la construction neuve ne va pas arranger les choses…

C’est un retour en arrière scandaleux ! La France a pourtant un tel retard à combler… J’habite à Paris, une ville particulièrement inaccessible, et la question du logement y est un vrai enjeu. Je ne suis pas allé habiter à l’endroit que j’aime le plus, même si j’adore là où je vis. J’ai d’abord dû trouver un logement accessible, c’est-à-dire sans marches à l’entrée, avec un ascenseur de taille correcte, avec des portes suffisamment larges, etc. On est parfois tenter de dire : « Messieurs les députés, mettez-vous 5 minutes dans un fauteuil et rendez-vous compte de la réalité de ce que vous venez de voter. » On en viendrait presque à se demander, de façon très cynique, pourquoi un de ceux qui votent ce type de mesures ne pourrait pas avoir un accident le lendemain et mesurer la portée de son choix. Mais que voulez-vous, il faut relancer l’économie, relancer l’investissement dans l’immobilier. Donc, on retire ce qui s’apparente à une contrainte…

Justement, votre vie a basculé avec cet accident de ski, au début des années 2000. Quel était votre rapport au sport avant ?

Plus fun. J’ai toujours adoré le sport depuis petit, que ce soit pour le loisir ou la compétition. À l’époque, c’était plaisir, partage et sensations. Notamment dans le ski, qui a toujours été mon sport préféré avec les sensations de glisse. Le ski nautique également. Je passais mon temps à faire des saltos arrière, des plongeons. J’aimais sauter depuis des hauts plongeoirs, faire des défis un peu cons. J’ai toujours été casse-cou. J’aurais tout autant pu me planter à 12 ans qu’à 50 ans. J’ai toujours eu besoin de me sentir vivant et je ne me suis pas arrêté ! Pour vous dire, en février 2001, je suis retourné skier (son accident a eu lieu en février 2000, NDLR). Aujourd’hui, je suis un mari, un père. J’ai mûri, mais je reste accro à ça : l’adrénaline, les sauts en parachute, la plongée, etc.

Qu’est-ce qui vous a amené au sport, à la base ?

Je suis venu au tennis vers l’âge de 5 ans, car mes parents en faisaient. Je skiais, car ils m’emmenaient à la montagne. Mais j’ai aussi eu mes sportifs de prédilection : j’ai mis des diamants à mes oreilles comme Agassi ! D’ailleurs, quand je l’ai rencontré en 2005 à l’US Open et que mon casier était collé au sien, je m’en souviendrai toute ma vie. On avait discuté quelques minutes. J’ai aussi eu cette chance d’être champion dans un sport connu qui m’a permis de passer de l’autre côté de la barrière et de rencontrer de grands noms du sport.

Quelles rencontres gardez-vous particulièrement en tête ?

Quand je rencontre Usain Bolt à l’US Open, c’est drôle. Quand Novak Djokovic me propose d’aller taper quelques balles avant sa demi-finale, c’est magique. En 2009, je gagne la première édition de Wimbledon en fauteuil (en double, aux côtés de Stéphane Houdet, NDLR). Au même moment, Roger Federer bat le record de Pete Sampras. On se retrouve, juste avant qu’il rejoigne sa famille, dans un salon tous les deux. Je suis complètement bourré, lui a bu juste un petit verre. On a fumé le cigare et échangé sur ce qu’on venait de vivre. On est deux grands champions et on a tous les deux gagné Wimbledon. C’est positif de se dire qu’à un moment donné, les barrières sautent.

Ce sont les rencontres liées au tennis qui vous laissent les meilleurs souvenirs ?

Pas forcément. Souvenez-vous de Lula, au début des années 2000. Je ne parle pas de celui d’aujourd’hui mais celui de 2005 qui m’invite au palais présidentiel parce qu’on joue la Coupe du monde de tennis fauteuil à Brasilia et que je suis numéro 1 mondial. Ces rencontres m’ont toujours intéressé. Que ce soit des rencontres dans le monde médiatique, politique, artistique ou sportif, tu n’es pas comme le petit enfant qui vient demander un autographe. Au contraire, tu es écouté, estimé, respecté.

Michael Jeremiasz a remporté deux fois Roland Garros en double. Crédits : AFP PHOTO REGIS DOUCET / AFP PHOTO / REGIS DOUCET


C’est un aspect important à vos yeux ?

Le sport de haut niveau te fait basculer de l’autre côté de l’écran. J’ai eu accès à ça. Alors, l’idée n’est pas d’aller ensuite le raconter à mes potes. On s’en fout ! C’est juste que je m’en amuse. Mais j’aurais du mal à me réjouir d’avoir accès à ce type de tribune sans que tout cela ne serve à quelque chose. C’est ce que j’essaye de faire.

Vous participerez à la Disneyland Paris Magic Run (une série de courses qui se tiendra dans le parc) le week-end du 20 au 23 septembre. En quoi cette course s’inscrit-elle dans votre démarche ?

Quand une personne en situation de handicap parvient à sortir de son environnement protégé et médicalisé et se dit « j’ai accès à cette course, donc je m’y aventure ! », c’est une première victoire. Une personne, c’est une victoire. Soixante personnes, c’est 60 victoires. Et il n’y a aucune limite ! Pour tout type de personne avec tout type de handicap. Il y a ensuite une deuxième forme de victoire : le regard de tous ces gens qu’on croise durant la course. J’ai fait les trois formats l’an dernier (5 km, 10 km, semi-marathon). J’y ai croisé des gens qui venaient de tous les horizons – français ou étrangers – et de toutes les origines sociales. Et quand ces gens-là se font charrier par un mec en fauteuil qui les double, les motive et les encourage, ça crée un truc particulier. Pour eux, il y aura un avant et un après. La réussite est là. En septembre prochain, quand j’entrerai dans Disneyland pour faire ma course à 7 heures du matin, il y aura un côté magique. Mais ça serait encore mieux de finir les 5 km avec une maman en fauteuil et de voir le regard de son fils à la fin de la course.

Aujourd’hui, quelle doit être la démarche d’un jeune handicapé s’il souhaite faire du sport ?

L’accès à la pratique du sport est de plus en plus possible aujourd’hui. Il y a des clubs qui sont labellisés et ont des sections handisport. Il y a encore un travail considérable à faire, mais ça va dans le bon sens. Il faut se rapprocher d’un club puis de la fédération en question. Voir, comme pour le tennis par exemple, si le conseil régional ou départemental peut mettre à disposition un fauteuil. Ne pas forcément en acheter un directement, car ça coûte très cher ! Le mien, pour le haut niveau, coûtait environ 8 000 euros, mais c’est en moyenne du 3 000, 4 000 euros, dont une partie peut être financée par la Sécurité sociale et la mutuelle. Mais la priorité n’est pas là. La priorité, c’est de trouver un sport dans lequel on se plaît. Ensuite, il faut trouver des structures qui puissent nous accueillir. Et il y en a de plus en plus et c’est essentiel, car nous ne pouvons pas juste prendre une paire de baskets et sortir courir.

L’implication dont vous faites preuve démontre la force de la société civile pour faire bouger les choses politiquement…

Toute personne, toute structure, peut faire ce travail. C’est une question d’engagement. L’étape qui suivra pour moi, ça sera sûrement de passer de l’autre côté : devenir une personnalité politique avec le pouvoir de proposer et voter des lois. Ce sera un passage obligé, car je risque, à un moment donné, d’être frustré et de me dire « si je veux aller jusqu’au bout, il faudra aller défendre tout cela soi-même ». Que je le fasse dans les médias, dans les entreprises ou dans le milieu associatif, c’est une chose. Mais prendre les décisions, c’est un niveau au-dessus.

Vous pensez que les décideurs actuels n’en sont pas capables ?

Les personnes qui exercent le pouvoir doivent être connectées à la réalité de ce que vivent les gens. Ce qui n’est pas tant le cas, y compris avec le gouvernement actuel. La façon de fonctionner est restée globalement la même. Les gens à même de régler les problèmes sont ceux qui ont des compétences en la matière. Je trouve ça normal que les personnes de la société civile soient en poste en politique.

Vous avez évoqué le retard de la France, en termes d’installations et de mentalité. Vous avez pu voyager durant votre carrière, où situeriez-vous la France parmi les autres pays ?

Tout dépend de comment on voit les choses. C’est clair que sur les 200 pays du monde, on fait partie du top 150… J’abuse un peu, mais évidemment qu’on est devant la majorité des pays d’Afrique ou d’Asie. En revanche, si on compare avec les Européens, les Anglo-Saxons, c’est autre chose. Aux États-Unis, on vit mieux en fauteuil roulant. Dans les pays scandinaves, en Angleterre, en Australie, au Canada aussi.

Comment l’expliquez-vous ?

En ce qui concerne la prise en charge et l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap, certains pays sont plus « jeunes ». Mais culturellement, il y a aussi des différences. Par exemple dans les aéroports aux États-Unis, du fait de l’obésité en grand nombre, vous avez des fauteuils roulants partout. Dans les supermarchés aussi, vous avez des caddies électriques. La société s’est adaptée, et cela a des conséquences positives pour les personnes handicapées. Les besoins de ces personnes sont parfois les mêmes que les personnes âgées, celles qui ont des poussettes ou celles qui ont eu un accident, même temporaire. Il faut voir comment rendre la société plus fonctionnelle et agréable pour tous. Pas uniquement pour ceux en fauteuil. Si vous nous rendez service, vous rendez service à d’autres.

En vertu de son pouvoir, notamment symbolique, le CIO en fait-il suffisamment pour le handisport ?

Ce n’est pas son rôle ! Le CIO décide de la ville hôte des Jeux olympiques et paralympiques. L’IPC (Comité international paralympique, créé en 1989, NDLR) a des partenariats avec le CIO, mais ce sont deux entités différentes. Dans le pacte, il est établi que la ville qui organisera les JO torganisera aussi les paralympiques. L’IPC représente un vote sur les 90 qui désignent cette ville. Mais derrière, c’est lui qui a les clés de l’organisation. Ce qu’on souhaiterait, c’est un soutien plus important et une collaboration plus forte. Mais ça pose un problème d’identité. Nous n’avons pas les anneaux olympiques !

Michael Jeremiasz était porte drapeau de la délégation française aux jeux Paralympiques de Rio. Crédits : AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON.


Ne trouvez-vous pas cela dommage ?

Ça ne me choque pas. Je suis un athlète paralympique, pas un sous-athlète olympique ! Ils ont la flamme olympique, nous non. Aujourd’hui, c’est surtout une marque, sans rentrer dans toutes les considérations d’enjeux à ce niveau. De fait, demain, je ne pourrais pas faire une compétition si je me fais un tatouage avec les anneaux. Un nageur paralympique s’est déjà fait retoquer pour ça, au moment du départ, car il n’avait pas le droit de faire de la publicité pour les JO. Il n’a pas eu le temps de le recouvrir, donc il a été disqualifié. Ce serait la même chose dans l’autre sens.

Vous trouvez donc normal l’actuel distinguo entre olympiques et paralympiques ?

On pourrait organiser les Jeux. Au sens large. Des Jeux avec du tennis en fauteuil et du tennis debout, et idem pour toutes les disciplines. Sauf qu’en réalité, c’est impossible de manière pratique. Trouver une ville hôte qui puisse accueillir un tiers de plus de population dans un village, c’est compliqué. Faire tourner un stade d’athlétisme et de natation, avec les catégories de chacun, les participants, il faudrait faire ça sur un mois et demi, 24h/24, non-stop. Difficile avec les exigences du calendrier international. Et d’un point de vue logistique, ça me paraît impossible.

C’est uniquement la logistique qui pose problème ?

C’est le premier frein. Le deuxième, ce sont des questions politiques. C’est comme si vous demandiez à la Fifa d’organiser aussi la Coupe du monde de rugby. Ce sont deux sports différents… Il y a 30 ans, on aurait pu se poser la question. Le CIO aurait pu se dire « on veut aussi organiser pour les athlètes handicapés ». Sauf qu’aujourd’hui, je ne sais pas si cela servirait vraiment ce que nous faisons. Cela favoriserait le réflexe de comparaison. Vous faites courir Usain Bolt en 9,5 secondes et ensuite vous faites courir des athlètes avec telle ou telle pathologie en 11 secondes ? Les gens ne comprendraient pas forcément. Quand je vois le travail pédagogique qu’on doit déjà faire en France…

Aucune passerelle entre JO et Jeux paralympiques, donc ?

Ce que je souhaiterais, c’est qu’on réduise l’écart entre JO et paralympiques en termes d’organisation. Qu’il y ait des symboles forts : des passages de flamme entre les deux événements. Nous sommes en train de nous créer notre propre identité et en termes d’image, les partenaires ont intérêt à miser là-dessus. Le dopage et la corruption sont par exemple relativement absents chez les paralympiques. C’est un spectacle qui est impressionnant, mais aussi rattaché à des valeurs importantes. Il faut réfléchir à rapprocher les deux entités. À les réunir tout en conservant l’identité de chacun. Je pense qu’il faut d’abord miser sur nos personnalités et sur nos stars pour que les annonceurs finissent par se dire que c’est ça qu’ils veulent diffuser et sponsoriser. Elle serait là la fierté, plutôt que de se dire qu’on est bénéficiaires de ce que les autres font pour nous. Je préfère que chaque fois que quelqu’un met un centime dans la cause paralympique, il le fasse par conviction personnelle.

Journaliste sport addict. A intégré le monde du show-business en se faisant passer pour Prince et désormais Lewis Hamilton.

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