TPO-TPI : ces tierces tentations

Bien qu’interdite dans sa forme classique, la tierce propriété (TPO) suscite l’envie et se trouve largement pratiquée dans le football en raison des avantages sportifs et économiques à court terme qu’elle peut procurer.

« Comment un club comme l’Atlético Madrid a-t-il pu faire venir un joueur aussi coté que Radamel Falcao en 2011 ? La tierce propriété, évidemment ! » Paulo Tavares est agent de joueur et pour lui, ça ne fait aucun doute : le transfert de Falcao en 2011 (du FC Porto à l’Atlético), c’est de la tierce propriété (TPO : Third Party Ownership), une pratique formellement interdite par les instances internationales du football. D’ailleurs, pas plus tard que cet été, la Fifa a infligé à l’Atlético Madrid une amende de 45 000 euros pour usage de la TPO. En rapport avec l’arrivée du Colombien en 2011 ? La Fifa n’indique pas l’identité du joueur concerné par cette décision et c’est sûrement mieux ainsi, tant la TPO a été utilisée à tort et à travers avant d’être détournée, transformée puis finalement largement admise dans sa forme actuelle : la TPI (Third Party Investments).

Tentations, séductions, transactions

Sur le papier, le principe de la TPO a de quoi séduire. En effet, débourser 18 millions d’euros pour un joueur qui en vaut en réalité 40, c’est plutôt tentant. À plus forte raison dans la situation de l’Atlético Madrid en 2011. Car à l’époque, Falcao éclabousse le Vieux Continent de sa vista avec le FC Porto, remportant presque à lui tout seul la Ligue Europa (17 buts en 14 matches, faisant de lui le meilleur buteur de l’histoire de la C3 sur une saison). Très vite, sa valeur marchande grimpe et ne descendra plus en deçà des 40 millions d’euros.

Crédit : Tim Guigon.

Un montant impossible à sortir pour un club qui ne figure plus sur le podium du championnat d’Espagne depuis l’année de son titre en 1995-1996 et qui, à l’époque, n’a jamais dépensé plus de 21 millions d’euros pour un joueur (Sergio Agüero en 2006 et Diego Forlán en 2007). Mais ça, c’était avant que la magie de la TPO n’opère : Falcao signe chez les Colchoneros pour « seulement » 18 millions d’euros. Comment cela est-il rendu possible ? Par l’arrivée d’un tiers – personne physique (agents sportifs, famille, particulier) ou morale (sociétés commerciales, fonds d’investissement) – étranger au monde du football. C’est ça la TPO : quand les deux clubs et le joueur ne sont plus les seuls représentés à la table des négociations.

En l’espèce, il s’agit du fonds d’investissement Doyen Sport qui a financé à hauteur de 55 % le transfert de Falcao – soit 22 millions d’euros – en échange d’une partie de ses droits économiques (mécanisme de solidarité, indemnités de transfert et de formation). En échange, Doyen Sport touchera un pourcentage sur le prochain transfert du Colombien. Intéressant quand on a du flair et que le joueur est revendu à la hausse. Or, ce mécanisme peut s’avérer encore plus juteux pour un jeune joueur pas encore au sommet. L’exemple d’Alexandre Pato parle de lui-même : en 2005, il a 16 ans et un tiers achète 50 % de ses droits économiques contre 200 000 euros. Alors, quand en août 2007, l’attaquant brésilien est vendu au Milan AC pour 24 millions d’euros, le tiers en question en encaisse 12 ! Soit une plus-value de 5 900 %.

Nelio Lucas de Doyen Sports (gauche) et Adriano Galliani ancien dirigeant de l’AC Milan (droite) ont travaillé ensemble sur de nombreux transferts. Crédit : DR.

 

Pas d’esclavage moderne

Quand un fonds d’investissement récupère une partie des droits économiques d’un joueur, il ne se transforme pas pour autant en marchand d’esclaves. « Une bonne partie de la carrière d’Eliaquim Mangala a été rythmée par ce système de la TPO, insiste Paulo Tavares. Il n’empêche qu’il a toujours eu le dernier mot pour sa destination et que c’est lui, et lui seul, qui a voulu partir à Manchester City. » Mais le diable peut parfois se nicher dans les détails. En effet, la TPO s’est développée en pleine crise des subprimes, ce qui a attiré la cupidité des fonds spéculatifs vautours à la recherche de rentabilité spectaculaire. D’où une problématique morale évidente.

« On ne boursicote plus sur des valeurs mobilières, mais sur des humains. Et comme pour une action de société, on peut spéculer à la baisse. À l’extrême, l’investisseur peut espérer une blessure du joueur pour apporter moins d’argent au départ puis espérer un prompt rétablissement et de rapides performances pour faire grimper la valeur », explique Pierre Rondeau, codirecteur de l’Observatoire Sport et société et économiste du sport. « Il peut arriver également qu’un même opérateur détienne des droits économiques sur des joueurs appartenant à des équipes concurrentes. Du coup, les risques de trucage de matches sont accrus, poursuit-il non sans dénoncer une sorte de fuite des capitaux en dehors de la sphère footballistique. Une part non négligeable de l’argent des transferts ne profite donc plus au monde du football, mais à des personnes morales déconnectées de la sphère sportive. »

Contournement de compétition

Relevant d’abord du secret de Polichinelle circonscrit aux championnats sud-américains dans les années 2000, la TPO s’est généralisée dans le monde entier, au point d’amener la Fifa à l’interdire purement et simplement à partir du 1er mai 2015 (article 18ter du Règlement du statut et du transfert des joueurs). Depuis, plus aucun « tiers » ne peut s’incruster dans les affaires du foot. Une restriction en forme de pétard mouillé.

« Un centre de formation est une association. Pas une société commerciale, pas un fonds d’investissement et encore moins une personne physique ! Du coup, la TPO reste ouverte pour lui et beaucoup de clubs de Ligue 1 adoptent ce chemin détourné, notamment pour les footballeurs venus d’Afrique », révèle Paulo Tavares. Pire, cette TPO 2.0 serait même devenue une énorme source de financement pour des centres de formation de moins en moins subventionnés…

Une autre tendance, plus radicale, est également à la mode. « Le fonds d’investissement prend des parts dans un club pour peser sur les transferts et perd ainsi son statut de tiers », précise l’agent de joueurs Bruno Satin. Lille, avec son président luxembourgeois Gérard Lopez, financé par des fonds d’investissement, ou Bordeaux, avec son nouveau propriétaire américain, présentent ce profil de club infiltré par de la TPO déguisée.

Nelio Lucas (CEO de Doyen Sports) défend le principe de la TPO devant les dirigeants des championnats portugais et espagnols. Crédit : DR.

TPI, la petite sœur

Mais l’arrangement le plus usité reste actuellement la TPI (Third Party Investments). L’état civil réfute tout lien de fraternité et maintient que la TPI n’est pas de la TPO. Sauf que ça y ressemble quand même vachement : dans ce cas de figure, le tiers agit comme une banque et la dette du club est alors complètement déconnectée du futur transfert du joueur. « Au lieu d’acheter les droits du joueur, on achète la créance qui a permis d’acquérir le joueur. En droit, les choses sont subtilement différentes. Dans les faits, c’est la même chose que la TPO », certifie Pierre Rondeau.

Le diable a donc été chassé par la porte, mais il est revenu par la fenêtre laissée ouverte. Faut-il s’en alarmer ? « Si l’argent est propre, le procédé ne me pose pas de problème sur le plan moral », admet Paulo Tavares. « Le problème de Doyen Sport était surtout la non-traçabilité de ses fonds avec des comptes offshore basés à Malte. En l’espèce, la situation n’était pas admissible », continue-t-il. « C’est le même principe que pour l’optimisation fiscale. On fabrique un mécanisme juridique pour contourner légalement une norme », compare Pierre Rondeau.

« La classe moyenne des clubs ne désire que survivre ! »

« C’est du darwinisme social. Il s’agit d’être moins dépendant de la manne financière audiovisuelle et de trouver d’autres sources d’enrichissement afin de restreindre au maximum les écarts avec les gros cadors comme Barcelone, le Real Madrid ou le Bayern. Alors, certes, la classe moyenne des clubs filoute, mais elle ne désire que survivre. Il faut noter que beaucoup de clubs anglais des divisions inférieures ont fait banqueroute dans la première moitié des années 2000 à cause de la faillite de la chaîne de télé ITV Digital, qui était leur principale source de financement », rappelle Pierre Rondeau.

Emilio Botin, président de la banque Santander, pose avec Radamel Falcao (gauche) et Martin Palermo (droite) lors de la coupe Libertadores en 2008. Crédits : AFP PHOTO Norberto DUARTE.

La survie économique est au cœur des préoccupations, c’est un fait. Mais quid de la pérennité sportive ? Pierre Rondeau redoute la difficulté de mettre sur pied des projets compétitifs sur le long terme si ces clubs deviennent uniquement des « zones de transit » : « Un joueur a désormais pour fonction principale d’être revendu à la hausse. La plus-value sportive n’est plus prioritaire et des aspects, jadis, essentiels comme le lien du joueur avec le public passent désormais au second plan. »

Toujours sur le plan sportif, l’harmonie même de l’effectif peut être touchée. « Le tiers peut aussi avoir son mot à dire dans la composition de l’équipe s’il souhaite qu’un joueur soit aligné pour l’exposer comme un produit en vitrine, au détriment de la compétitivité du onze. Le coach peut ainsi perdre la pleine maîtrise de son équipe », prévient Pierre Rondeau. Au regard de ces propos, on ne peut donc s’empêcher de penser à la politique actuelle de l’AS Monaco, qui transforme chaque mercato en chassé-croisé massif de jeunes joueurs partants et arrivants et qui, du coup, et peine à suivre le rythme sportif soutenu du PSG. Mais tel est le choix cornélien et darwinien actuel de la majorité des pensionnaires de Ligue 1 : renoncer à leur croissance sportive afin de ne pas louper leur croissance économique, comme si les deux voies étaient devenues incompatibles.

Le sport ce n’est pas que du résultat et de la performance. C’est de la culture, de l’histoire, de l’économie, de l’humain, et ce sont toutes ces, ou devrais-je dire « ses » dimensions, qui font que j’en suis amoureux.

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