Anne Nguyen : « les JO ne doivent pas dénaturer le breakdance »

Chorégraphe de renom, Anne Nguyen est parvenue à diffuser les danses hip-hop en dehors des simples cercles qui lui étaient dévolus.

C’est l’histoire d’une rencontre. Un trait d’union entre les arts martiaux et l’art tout court. La chorégraphe Anne Nguyen incarne ce métissage. Née le 19 décembre 1978 à Charenton-le-Pont (Val-de-Marne), elle s’initie très tôt à la pratique sportive notamment la gymnastique avant de bifurquer vers les arts martiaux : capoeira, viet vo dao, wing chun et jiu-jitsu brésilien.

Également passionnée par l’univers des sciences, celle qui se destine alors à de longues études fait une rencontre qui va étancher sa soif de liberté : le breakdance. On est en 1999 et la jeune B-Girl, douée de qualités physiques héritées de sa pratique sportive, devient très rapidement un pilier de la scène internationale, forgeant sa réputation au cœur des « battles ». En 2005, elle fonde d’ailleurs sa propre compagnie, « La compagnie par terre ».

Ses spectacles, à la fois libres et structurés, sont le fruit de ses nombreuses influences : scientifiques, littéraires et martiales. Anne Nguyen définit ainsi son propre langage, celui d’un corps humain partant à la conquête de son environnement. Entretien.

Les spectacles d’Anne Nguyen mélangent les styles et les courants. Crédit : Philippe Gramard.

Sport&Associés : Qu’est-ce qui vous a conduit vers le break ?

Anne Nguyen : J’étais à l’origine une fervente auditrice de musique hip-hop qui voulait perfectionner son anglais pour mieux comprendre les textes. J’ai été éduquée au hip-hop conscient de KRS One et d’autres grandes figures de l’époque. Ma véritable rencontre avec le monde de la danse s’est opérée en 1999 lors d’un voyage à Montréal où j’ai côtoyé un groupe de danseuses. Je me suis reconnue à travers les codes et les valeurs de liberté véhiculées par cette danse.

Vous écoutez toujours du rap ?

Même si beaucoup de danseurs écoutent encore du rap aujourd’hui, je l’ai pour ma part délaissé à la suite de son essor commercial. De mon point de vue, les rappeurs d’aujourd’hui ne sont plus attirés par la culture hip-hop. Ils sont davantage guidés par un besoin de reconnaissance et une aisance matérielle. Or, compte tenu du peu de débouchés offerts par la danse, l’implication dans le breakdance est moins intéressée. Il s’agit avant tout d’une démarche motivée par des aspirations personnelles, la quête d’un idéal. Puis, il y a moins d’artifices chez nous. En effet, vous ne pouvez pas tricher en trafiquant la voix ou en misant sur le marketing. Vous présentez le fruit de votre travail sur scène. Je pense que nous restons la discipline du hip-hop la plus authentique.

Les arts martiaux semblent occuper une place prépondérante dans votre manière d’aborder la danse. Quel parallèle faites-vous ?

J’ai pratiqué de nombreux arts martiaux dès l’enfance : capoeira, viet vo dao et jiu-jitsu brésilien. Quand j’ai découvert le breakdance, j’ai eu la sensation de découvrir un nouvel art martial. Dans les postures, l’état d’esprit, la combativité, le breaker est un guerrier urbain qui part à l’assaut de son environnement. J’ai regroupé toutes mes pensées sur ce sujet sous forme de poèmes que j’ai consignés dans ce que je nomme le « Manuel du guerrier de la ville ».

D’ailleurs, après mon retour du Canada, je me suis pleinement impliquée dans le mouvement hip-hop en pratiquant de façon assidue. À cette époque, mon professeur de capoeira me faisait d’ailleurs remarquer que je faisais des formes inutiles et que je perdais peu à peu mon « jeu » (le style du pratiquant, ce qui fait sa singularité, NDLR).

Quand les arts martiaux rencontrent le breakdance. Crédit : Homard Payette.

L’idée de votre spectacle, Kata, est donc née de votre amour pour ces deux univers ?

Kata est selon moi une sorte de mémoire du mouvement breaké. J’aime ainsi l’idée de la transmission. Comme dans les arts martiaux, le kata est un outil de transmission des techniques, mais également la répétition d’un combat imaginaire.

Dans votre spectacle, il n’y a pourtant pas de confrontation physique ?

En effet, vous ne retrouvez pas de combat physique, mais peut-être qu’une des finalités des arts martiaux consiste à savoir bouger et s’orienter dans l’espace afin d’éviter l’affrontement.

Dans Kata, vos danseurs sont-ils pratiquants d’arts martiaux ?

Certains ont pratiqué, mais ce n’était pas l’essentiel de la démarche. Il fallait avant tout des danseurs capables de casser les codes tout en s’appropriant le concept du spectacle. L’inspiration est assez libre. Je ne voulais pas donner l’impression que la troupe a trop étudié les arts martiaux.

Spectacle Kata par Anne Nguyen. Crédit : Julien Brondani.

Quel est le trait commun de vos spectacles ?

Je défends l’idée d’un individu unique qui gagne sa liberté à travers son propre voyage initiatique. Par exemple, Autarcie (…) présente une étude de l’humain basée sur cette réflexion : « Comment être soi-même au sein d’un groupe ? » J’ai choisi de mettre en scène quatre femmes dotées de personnalités fortes afin de faire ressortir leur manière de défendre leur individualité sur un même plateau.

Le breakdance a été retenu comme sport invité au détriment du karaté pour les JO 2024 à Paris. Comment avez-vous pris la nouvelle ?

Comme beaucoup de gens du milieu, nous avons été pris de court, même s’il y avait eu un précédent à Buenos Aires lors des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) en octobre 2018 : il s’agissait de la première introduction de la danse dite « sportive » aux Jeux avec des épreuves de breakdance (le Français Martin Lejeune a obtenu la médaille d’argent chez les garçons, NDLR).

Pensez-vous qu’il s’agisse d’une avancée positive pour votre art ?

Pour en avoir discuté avec des danseurs qui partagent mon avis, nous pensons que le break, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, se rapproche de plus en plus d’une discipline sportive. Le format actuel des battles est même semblable à une compétition conventionnelle. Dans les débuts de la discipline, le public était debout, nous avions de grands sets de DJ’s et la fête se poursuivait ensuite, tandis qu’aujourd’hui, le public est assis pour éviter la circulation entre les groupes et chacun rentre chez soi après la session. Finalement, l’intégration du breakdance aux JO pourrait être la suite logique de cette évolution. En France, le hip-hop est très institutionnalisé : vous pouvez prendre des cours et la danse se produit dans les théâtres. Alors que dans certains pays, nous sommes regroupés sous l’étiquette de « sport urbain ». Cela peut donc avoir deux effets : démocratiser la discipline ou la dénaturer sous une version purement sportive, avec des gens programmés pour concourir qui feraient ça de manière plus mécanique.

  « Je pense que nous restons la discipline du hip-hop la plus authentique. » Crédit : Philippe Gramard.

Comment était orientée la compétition lors des JOJ de Buenos Aires ?

De mon point de vue, nous n’avions plus ce côté funky et libre propre à l’esprit hip-hop. Cela dit, ce caractère parfois ennuyeux se retrouve dans certaines battles de nos jours. Reste à voir le format de la compétition qui sera éventuellement mis en place dans le cadre où le break est retenu en 2024…  À Buenos Aires, les juges étaient bien connus du milieu et nous n’avions pas de système de notation. Il s’agissait d’apprécier l’ensemble : l’attitude du B-Boy, le lien à la musique, etc. Et c’est une très bonne chose. Je serais fermement opposée à des figures imposées et un jugement aux points ! Car il faut aussi éduquer le public dans le cadre d’une approche globale de la culture hip-hop.

Comment se structurer dans l’hypothèse d’une future équipe de France ?

C’est une grande question, car à l’heure actuelle, nous ne sommes pas fédérés même si des groupes se détachent et organisent de grandes battles. Par ailleurs, il faut savoir que le hip-hop ne se limite pas uniquement au break. Nous comptons au moins une trentaine de danses. Alors, pourquoi se fédérer ? Cela nous interroge une fois de plus sur les raisons qui nous amènent au hip-hop, car bien souvent nous sommes à la recherche d’une forme d’expression qui échappe au carcan classique. C’est avant tout un parcours initiatique propre à chaque individu.

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