Comment les mangas nous ont fait aimer le sport

Olive et Tom, Jeanne et Serge et bien d’autres mangas qui traitent du sport ont contribué dans les années 1980-1990 à influencer plusieurs générations sur leur approche du sport et de la vie.

Sport et manga, ça coule de source ! Pour toute génération née dans les années 1980 et 1990, ces deux activités sont indissociables. Et pour cause. Elles ont été injectées dans nos vies par la meilleure des perfusions : le Club Dorothée !

En effet, avant de se passionner pour le sport de manière générale, c’est l’émission lancée en 1987 qui a été la première à former les esprits des jeunes pousses aux valeurs et aux fondamentaux de l’univers sportif. C’est à partir de là que le virus s’est propagé dans les cours de récréation. Les garçons, avant de devenir fan des Platini, Papin et autres Cantona, n’ont d’yeux que pour Olive et Tom et son héros Olivier Atton, un jeune garçon passionné de football, qui aspire à se hisser au sommet de son sport. Du côté des filles, c’est l’univers du volley-ball qui est mis à l’honneur, à travers le quotidien de la jeune Jeanne Azuki dans Jeanne et Serge. Les génériques sont chantés à tue-tête dans les cours de récréation, les posters s’affichent en grand dans les chambres, les produits dérivés de toutes sortes sont développés. La révolution manga-sport est en marche.

Succès générationnel

Et les résultats sont ahurissants. D’abord diffusé sur La Cinq en 1988 avant que TF1 ne flaire la poule aux œufs d’or et ramène le dessin animé dans son émission-phare en 1991, Olive et Tom devient aussi culte que Le Roi lion ou Aladdin. Et la popularité de son générique rivalise avec les plus gros hits de Michael Jackson : « Olive et Tom, ils sont toujours en forme, Tom-Olivier sont super entraînés, Olive et Tom, ils sont venus pour gagner ! » C’est la Madeleine de Proust de toute une génération de garçons.

Mais les filles ne sont pas en reste. Comme pour Olive et Tom, Jeanne et Serge est d’abord diffusé sur La Cinq avant d’être transféré sur TF1 et incorporé à la grille du Club Dorothée. Rien d’étonnant : Jeanne et Serge dépasse régulièrement les 60 % de parts de marché en audience ! Mais ça ne s’arrête pas là, le phénomène dépasse le cadre du petit écran. En effet, le dessin animé s’appuie sur les mêmes règles et les mêmes tactiques que celles utilisées chez les professionnelles, ce qui se répercute directement sur les pratiquantes françaises et crée inévitablement des vocations. À l’automne 1987, au moment où le manga passe sur les écrans pour la première fois, la Fédération de volley comptait 79 397 licenciés. Un an plus tard, on dépasse les 95 000, soit une hausse de 20 % ! Les benjamines, la tranche d’âge ciblée par Jeanne et Serge, sont même deux fois plus nombreuses, passant de 5 416 à 11 793 joueuses en seulement un an ! C’est un véritable raz-de-marée.

Valeur du sport et identification

Pourtant, en face, ce sont de réels mastodontes du manga – Dragon Ball Z, Goldorak et autres Chevaliers du Zodiaque – qui sont diffusés. Pourtant, tant Olivier Atton que Jeanne Azuki tiennent la comparaison. Pourquoi ? Car les mangas-sport sont un savant mélange de ce qui fait la force et le caractère universel de ces deux univers. D’une part, une quête personnelle sous forme d’odyssée propre aux mangas. D’autre part, la facilité pour les téléspectateurs de s’identifier à ces héros qui pratiquent « seulement » du sport et ne tentent pas de sauver la planète d’une apocalypse annoncée. Un mysticisme réaliste hybride qui fait mouche.

En effet, Olivier Atton et Jeanne Azuki paraissent aussi résistants que Son Goku alors qu’ils ne font que du foot et du volley, deux disciplines bien plus abordables pour quiconque a déjà essayé de se transformer en Super Saiyan ou d’envoyer un kamehameha dans le préau de l’école !

Le dépassement de soi et la force du collectif se mêlent aux thèmes de l’amour et de la famille, ce qui renforce l’empathie et l’admiration des jeunes pour leur héros. On souhaite pour Olivier qu’il voie davantage son père, marin au long cours. On est à fond derrière Jeanne dans sa quête amoureuse à l’égard de Serge. Ainsi, beaucoup d’enfants ont voulu calquer leur quotidien scolaire sur celui de leurs chouchous au même titre que des feuilletons comme Hélène et les garçons ou Beverly Hills. D’où ce succès sans précédent.

Le pari du ballon rond

L’impact du manga sportif sur la mentalité des jeunes Français des années 1990 est à l’image de la révolution sociétale qu’elle a représentée sur l’ensemble du Japon. Si les histoires portant sur le sport ont toujours eu la cote2, c’est l’arrivée de Captain Tsubasa (1981), publié dans Weekly Shōnen Jump, qui fait passer le genre dans une autre dimension avec plus de 20 millions d’exemplaires commercialisés. Et pourtant, rien ne prédestinait Captain Tsubasa à rencontrer un tel succès. « Quand j’ai commencé le manga, il y avait déjà des tonnes d’essais sur le baseball, qui est le sport-roi chez nous. J’ai donc opté pour le football pour raconter mes histoires dans Captain Tsubasa. À l’époque, ce sport était complètement inexploré au Japon », explique Takahashi Yōichi, le créateur de Captain Tsubasa.

Au vu de la popularité exceptionnelle de ce manga, d’autres œuvres en profitent. Et chacune choisit un sport de prédilection : le football (Captain Tsubasa en 1981 ; Ganbare ! Kickers en 1985), le baseball (Touch, 1981), le volley-ball (Atakkā You !, 1984), le basket-ball (Slam Dunk, 1990) et même la gymnastique rythmique sportive (Hikari no Densetsu, 1985).

De Kempes à Wenger

Or, aucun manga n’a jamais réussi à avoir la même résonnance que Captain Tsubasa. En effet, le manga inspiré par la Coupe du monde 1978 et par Mario Kempes a transmis le virus du football à tout un peuple. Le Japon, qui n’avait encore jamais joué de Coupe du monde, veut rattraper des décennies de retard dans ce domaine. En 1993, son championnat professionnel de foot, la J-League, voit enfin le jour. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les Japonais ne font rien à moitié. Le champion du monde 1990 Guido Buchwald, les champions du monde 1994 Dunga et Jorginho, l’international yougoslave Dragan Stojkovic et Ramón Díaz rejoignent le championnat japonais. Arsène Wenger vient également y passer deux saisons en tant que coach avant de rejoindre Arsenal. Les résultats ne tardent à se faire sentir et les Blue Samurais, surnom de la sélection japonaise, se qualifient pour leur premier Mondial en 1998.

En parallèle, le pays se livre à un vaste travail de construction ou de rénovation de ses enceintes sportives : l’Hiratsuka Stadium (1987), le stade Kashima (1993) et bien d’autres arènes voient le jour. En parallèle, pas moins de 380 millions de dollars sont dépensés pour moderniser le stade Nagai à Osaka en 1996.

Traumatisme français

Les mentalités nippones et françaises ont été bouleversées par l’apparition de ces mangas-sports. Le Japon reste aujourd’hui un des pays les plus compétitifs du continent asiatique et s’apprête à participer en Russie cet été à sa sixième Coupe du monde consécutive. Depuis 1998, plus jamais les Nippons n’ont raté un Mondial.

En France, le traumatisme est plus profond. En 2018, on parvient même encore à croiser des personnes toujours frustrées d’avoir vu leur dessin animé favori ne plus être diffusé. En effet, Jeanne et Serge, Olive et Tom, L’École des champions, But du Rudy, Cynthia et le rythme de la vie ont tous été supprimés des écrans d’un coup d’un seul, sans crier gare : le Club Dorothée disparaît subitement en 1997. L’émission était de plus en plus accusée de corrompre la jeunesse à cause des scènes violentes qu’elle propageait. Peu courageuse, TF1 s’est pliée à ces critiques malgré les excellentes audiences et a préféré miser sur le développement des chaînes du câble et du satellite plutôt que de continuer à influencer les écoliers.

Ségolène Royal a été la politicienne la plus visible dans cette croisade. Elle publie un brûlot en 1989, « Le ras-le-bol des bébés zappeurs », où elle fustige l’envahissement des mangas japonais dans la programmation TV. L’ex-chanteur du Club Dorothée Bernard Minet dira même que l’ancienne ministre a perdu la présidentielle de 2007 à cause des électeurs rancuniers de la disparition de l’émission… Il ne fallait pas retirer leur doudou aux « bébés zappeurs » ! La folie du manga a pesé jusqu’à l’Élysée.

Miura, le véritable Olivier Atton ?

Difficile d’imaginer qu’Olivier Atton ait été inspiré par Kazuyoshi Miura dans la mesure où « Captain Tsubasa » (« Olive et Tom ») a été créé en 1983 et que Miura a démarré sa carrière en 1986. Pour autant, Kazuyoshi Miura est une légende vivante du football nippon. Premier Japonais à avoir joué en Ligue des champions, Miura possède la particularité de s’être expatrié très tôt au Brésil et de s’y être imposé. Mais c’est surtout la durée de sa carrière qui interpelle : 30 ans ! En effet, après avoir évolué sur 4 continents, il continue de jouer à 50 ans ! Il possède tous les records de longévité et s’est même payé le luxe de devenir le plus vieux buteur du championnat japonais, le 12 mars 2017, à 50 ans passés !

Son retour au pays en 1990 l’érige en superstar médiatique régulièrement invitée sur les plateaux de télévision. Il faut dire qu’en plus de son itinéraire de footballeur, « King Kazu » présente un parcours semblable au jeune Olivier Atton : expatriation au Brésil dans le club de Santos. Son influence sur les mangas ne s’arrête pas là puisque son passage en Serie A sous les couleurs du Genoa rappelle étrangement l’histoire de Benjamin dans « L’École des champions ». Miura, qui peut évoluer aussi bien en numéro dix que latéral gauche, a disputé au total plus de 815 matches pour plus de 225 buts.

  1. « Ashita No Jo » (1968) et « Ēsu o Nerae ! »  (1973) abordent respectivement les univers de la boxe et du tennis et se sont écoulés à près de quinze millions d’exemplaires chacun.
  2. « Ashita No Jo » (1968) et « Ēsu o Nerae ! »  (1973) abordent respectivement les univers de la boxe et du tennis et se sont écoulés à près de quinze millions d’exemplaires chacun.

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