À la recherche du foot perdu

Thibaud Leplat a réussi une mission impossible. Avec son livre « Football à la française », il retrace l’histoire du football hexagonal de 1930 à nos jours.

Ambition. Dans Football à la française (éditions Solar), Thibaud Leplat a fait un pari osé : dessiner la (presque) impossible généalogie du ballon rond hexagonal, de 1930 à aujourd’hui, à travers l’évolution de la société. Et ce, sans lui donner la forme d’une thèse barbante et absconse.

Dans cet ouvrage, l’auteur tente en effet de démontrer, à grand renfort de chiffres, anecdotes et autres archives, comment de grands débats tactiques ont pu prendre des allures de luttes idéologiques intenses.

L’histoire

Les 431 pages de Football à la française exposent l’opposition manichéenne qui traverse les époques. D’un côté, une manière romantique d’appréhender le jeu et de l’autre, une dictature du résultat. Cette opposition, modelée à la fois par un contexte économique et par des événements historiques, permet ainsi de décrypter l’évolution du foot français à travers l’histoire de la France. Et inversement.

D’Albert Batteux à Michel Hidalgo en passant par Georges Boulogne, chaque chapitre s’appuie sur des articles de presse, des interviews ou des résumés de match, pour une immersion totale au cœur de chaque période.

Pour étaler sa culture à la machine à café

Football à la française raconte notamment comment le football a pris une place centrale dans la politique d’État, sous le régime de Vichy. L’objectif est simple : rééduquer la population avec une nouvelle morale et un esprit disciplinaire. Le gouvernement fait alors passer le budget du commissariat aux Sports de 50 millions de francs en 1939, à 2 milliards de francs en 1940. Un investissement qui a profondément transformé le football, avec la création du diplôme d’entraîneur (1942), première pierre d’un édifice pyramidal fortement hiérarchisé qui perdure encore aujourd’hui.

L’extrait : Zidane, le cache-misère

L’ouvrage de Thibaud Leplat accorde une place importante au poste de meneur de jeu, le fameux maillot floqué du « numéro 10 ». Dès lors, impossible de ne pas penser à son dernier illustre représentant : Zinédine Zidane. Football à la française réussit à démontrer avec raison et passion que la technique exaltante de « Zizou » cachait en réalité une absence totale d’ambition dans le jeu…

Thibaud Leplat va même jusqu’à retranscrire des articles parus dans le quotidien sportif L’Équipe et analyser leur champ lexical pour montrer comment Zizou s’est ensuite transformé au fil des ans, dans la conscience collective, en un homme providentiel venu sauver la nation. Et plus comme un joueur exceptionnel.

Zidane quitte le terrain suite à son carton rouge en finale de la Coupe du monde 2006. Crédits : AFP PHOTO DDP/JOCHEN LUEBKE.

Le +

Thibaud Leplat achève Football à la française par une série d’entretiens avec de grandes figures du football. Alain Wathelet (OGC Nice), Régis Le Bris (Lorient), ou encore Claude Puel (Leicester) reviennent tour à tour sur le métier de formateur et sur le rôle que joue un coach loin des caméras. À consommer sans modération.

Le livre se conclut par une discussion avec Raynald Denoueix et ses 50 années en tant qu’acteur et témoin du football. L’ancien entraîneur de Nantes et de la Real Sociedad (Espagne) fait office de sage et distille son savoir sur toutes les problématiques du ballon rond hexagonal.

C’est dit

« Zidane, l’artiste du contre-pied, avait vécu à contretemps. Que serait-il advenu si nous lui avions laissé, son numéro 5 madrilène dans le dos, régner sur notre rond central ? Soyons lucides, nous avons raté Zinédine Zidane. » [à propos de la manière dont le football français est, selon Thibaud Leplat, passé à côté du réel talent de Zizou]

« Quand Jean-Claude Suaudeau parle de l’école nantaise, il parle de principes de jeu qui ont irrigué le football français de l’après-guerre jusqu’aux années 1990. D’abord, bien sûr, il y a la paternité évidente de José Arribas, son 4-2-4 devenu 4-4-2, ses principes de mouvements et son amour de la passe. » [à propos de l’impact des « philosophes » du jeu sur la pratique du foot]

« La concurrence, dans le sens où l’entend Houllier, c’est exactement le propos des réformes économiques opérées à cette même époque et dont le traité de Maastricht viendra entériner les principes de compétition […] Quand on parlerait de football français, on ne parlerait désormais plus d’intelligence, de joie, de nostalgie, de mémoire ou d’ambition – comme avec Batteux, Arribas ou Hidalgo –, mais d’optimisation, de rationalité du geste, d’opportunisme, de l’importance du duel, du bagage athlétique, de l’alternance des temps forts et des temps faibles. Notre passion avait été réduite à une collection de chiffres et d’injonctions simplistes qui n’auraient plus rien à voir avec le hasard, les rêves et la quête du sens. » [à propos de la manière dont l’environnement économique et social d’une époque, combiné à des résultats sportifs, a pu pousser le DTN Gérard Houllier à intégrer dans son vocabulaire des termes propres à l’économie de marché]

Football à la française, Thibaud Leplat, éditions Solar, 431 pages, 18,90 euros

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