« Invictus » : sur l’autel d’une nation

Réalisé par Clint Eastwood, le film revient sur la victoire de l’Afrique du Sud lors de la Coupe du monde de rugby de 1995. Une belle fable nationale qui cache pourtant une réalité plus sombre…

Le synopsys

10 mai 1994. Nelson Mandela vient d’être élu président de l’Afrique du Sud. C’est le début d’une nouvelle ère pour cette ancienne colonie britannique qui a connu la ségrégation raciale jusqu’en 1991. Et face à ce petit pays de 40 millions d’habitants, un challenge de taille : rassembler en urgence une nation divisée entre rêves noirs et peurs blanches.

La Coupe du monde de rugby 1995 va alors permettre de colmater ces dissensions et donner de l’air à un peuple au bord de l’asphyxie. En effet, rien n’égale le sport quand il s’agit d’unir et de cicatriser les blessures d’un passé marqué par l’apartheid.

Les Springboks tentent de rassembler et briser les barrières entre les populations. Crédit : DR.

S’entame alors une vaste opération de communication et de jeux politiques dont Nelson Mandela (joué par Morgan Freeman) tire habilement les ficelles. Il lui faut d’un côté convaincre les Noirs de supporter la sélection nationale – alors symbole des Blancs –, et faire prendre conscience, de l’autre, aux Springboks qu’ils portent sur leurs épaules l’avenir de tout un pays.

Tiré du livre Playing the Enemy : Nelson Mandela and the Game That Made a Nation de John Carlin (2008), Invictus se plonge dans cette époque charnière de l’histoire de l’Afrique du Sud.

Le moment fort

À la suite de la victoire des Springboks sur les Néo-Zélandais en finale (15-12 après prolongations), Nelson Mandela, vêtu du maillot numéro 6 du capitaine François Pienaar (joué par Matt Damon), descend sur la pelouse lui remettre la Coupe du monde. Les deux hommes échangent alors des propos historiques, symbolisant le début de la réconciliation de tout un pays :

– François, merci pour ce que vous avez fait pour votre pays.

– Non, Monsieur le Président, merci pour ce que vous avez fait !

La foule, composée à 95 % de Blancs, scande alors des « Nelson, Nelson ! » tandis que dans les rues, Blancs et Noirs célèbrent la victoire main dans la main.

L’iconique poignée de main entre Nelson Mandela (Morgan Freeman) et François Pienaar (Matt Damon). Crédit : DR.

Pourquoi on a voulu en parler

La politique, c’est comme la guerre : le coût de la victoire passe inévitablement par le sacrifice d’êtres humains. Et cette Coupe du monde 1995 est surtout (et malheureusement) un événement politique. Car, si Invictus porte à l’écran une fable historique magnifique et incontestable pour tout un pays, le film réalisé par Clint Eastwood n’évoque en aucun cas le sacrifice de ses héros qui sont allés jusqu’à donner leurs vies pour leur pays.

À commencer par le demi de mêlée Joost van der Westhuizen et le centre Tinus Lee, morts tous les deux à 45 ans d’une sclérose latérale amyotrophique (SLA), plus connue sous le nom de maladie de Charcot. Cette dégénérescence neuronale – qui entraîne la fonte des muscles jusqu’à rendre leur usage impossible – touche 2,5 personnes sur 100 000, selon l’association pour la recherche sur la SLA.

Le troisième ligne Ruben Kruger, célèbre pour être l’auteur de l’essai de la victoire face la France en demi-finale (19-15), est mort quant à lui d’une tumeur au cerveau. Il avait 39 ans. André Venter, troisième ligne lui aussi, souffre d’une inflammation de la moelle épinière appelée « myélite transverse » qui l’oblige à vivre en fauteuil roulant. Selon Orphanet (programme financé par le ministère de la Santé et l’Union européenne), la « myélite transverse » atteint 1 personne sur 1 million.

Cette série noire soulève des soupçons sur la préparation physique des Springboks, dont la mission dépassait largement les frontières du sport. Dans son livre Retour intérieur, Fabien Galthié raconte son expérience de 6 mois en club en Afrique du Sud, au milieu des années 1990 : « On vient de se réveiller et le doc tape à la porte. Il crie : ‘Vitamines, vitamines !’ Puis, il entre dans la chambre. Mon coéquipier s’allonge à plat ventre sur le lit et le doc lui fait une piqûre dans les fesses. » La vitamine en question serait la B12, utilisée notamment pour augmenter les effets de l’EPO. Une consommation de vitamine B12 confirmée par le capitaine des Springboks, François Pienaar, dans son autobiographie Rainbow Warrior. Il nie cependant tout rapport avec l’injection de produits dopants.

L’ancien capitaine des Bleus ne peut alors s’empêcher de faire le lien avec le match perdu en 1997 au Parc des princes contre l’Afrique du Sud (52-10) : « Ce jour-là, ils sont plus puissants, plus forts. Ils font tout plus vite que nous. Or, après le match, on m’a dit que, dans leur équipe, 14 joueurs avaient des autorisations de traitement pour l’asthme. Ils étaient tous sous Ventoline ! » En plus d’améliorer la respiration, la ventoline – quand elle est utilisée à des fins de dopage – permet notamment de masquer de nombreux produits dopants comme les amphétamines.

Pour aller plus loin :

Amoureux du poète Roy Keane, regarde Raging Bull à chaque soir de Noël et ne sait plus si la Terre est ronde ou plate depuis les révélations de Kyrie Irving.

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