Les sneakers, un outil politique 

Aujourd’hui vidées de leur sens, les sneakers ont pourtant initialement une composante politique indéniable.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la paire de sneakers doit davantage sa popularisation à la politique qu’au sport. En effet, le carburant du succès de la basket se cache derrière la manipulation de masse et la lutte des classes… pour ne pas dire des races. Elizabeth Semmelhack, conservatrice au musée de la chaussure Bata Shoe de Toronto1, sait parfaitement d’où ce phénomène tire sa source. Et le sport n’en est qu’un prétexte : « La fragilité de la paix entre les deux guerres mondiales a décuplé l’intérêt autour de la culture physique. Ce qui a très vite dévié sur le nationalisme et l’eugénisme2. Ainsi, les pays encourageaient leurs populations à faire de l’exercice non pas pour des raisons de santé, mais pour se préparer à la prochaine guerre ! » Quoi de plus ironique : la sneaker est devenue la chaussure la plus démocratisée au moment où le fascisme était à son paroxysme.

Le pouvoir d’incarnation

Les États se servent alors des sneakers comme un outil d’embrigadement. Or, dans le même temps, les athlètes en profitent pour en faire un symbole de résistance sociale. Les chaussures qui ont permis à Jesse Owens de triompher en 1936, lors des Jeux olympiques de Berlin, incarnent le double affront fait à toute l’Allemagne nazie : 4 titres olympiques (100 mètres, 200 mètres, relais 4×100 mètres, saut en longueur) chaussé… d’une paire de baskets allemandes Dassler3 !

Il faut ensuite attendre trois décennies pour que deux hommes redonnent leurs lettres de noblesse aux sneakers. En 1968, lors des JO de Mexico, Tommie Smith et John Carlos – respectivement médaillés d’or et de bronze sur 200 mètres – décident de retirer leurs Puma Suede avant de monter sur le podium pour dénoncer la pauvreté des Afro-Américains. Têtes baissées, poings levés et chaussures à la main, la photographie de leur remise de médailles fera le tour du monde et deviendra un symbole de résistance et de lutte pour les droits civiques.

Dans la culture populaire américaine, les sneakers jouent également un rôle majeur. En 1965, la série I Spy met en scène, pour la première fois de l’histoire de la télévision américaine, un Afro-Américain dans le rôle principal : Bill Cosby. Il y incarne un agent de la CIA infiltré qui joue les professeurs de tennis modèles dans la vie de tous les jours. Ainsi, tout au long des épisodes, qu’il apparaisse en survêtement ou en costume, rien n’y fait : jamais le comédien-vedette de la série n’apparaît sans sa paire de baskets – des Adidas – blanches. Un double clin d’œil aux origines des sneakers, portées originellement par les voleurs et les joueurs de tennis. Le programme durera trois saisons, ce qui contribuera considérablement à la popularité des sneakers, les faisant entrer de plain-pied dans les foyers américains.

Engagements

Jusqu’aux années 2000, le port (ou non) des sneakers représente en lui-même un acte symbolique. Mais avec l’arrivée des réseaux sociaux et le développement des chaînes d’information, les paires de baskets deviennent alors un support idéal pour faire passer des messages. C’est de cette manière qu’en 2005, l’artiste argentine Judi Werthein fait parler d’elle avec un pied de nez comme on n’en voit plus : à la frontière américaine, elle distribue aux migrants mexicains illégaux des paires confectionnées par ses soins alors qu’au même moment… elle vend les mêmes en magasin à 200 euros aux collectionneurs et amateurs de sneakers !

De ce genre de prises de position, les sneakers sont souvent les tremplins idéaux. Ainsi, alors que le marasme politique et social lié aux violences envers la communauté afro-américaine fait rage, le basketteur Dwyane Wade arbore des chaussures customisées « Black Lives Matter », écho sans équivoque au mouvement né en juillet en 2013 à la suite de l’acquittement de George Zimmerman, qui avait abattu l’adolescent de couleur Trayvon Martin4.

Autre exemple marquant : en 2013, la ligne de Converse signée par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer dissimule dans son design des symboles et slogans en faveur des droits de l’homme. Car avant d’être des supports de style, les sneakers demeurent des supports de protestation et d’engagement.

  1. Le musée récolte, expose et préserve des chaussures venues des quatre coins du globe. Il possède plus 13 500 paires et constitue le seul musée d’Amérique du Nord à être exclusivement dédié à l’histoire de la chaussure.
  2. Ensemble des recherches qui ont pour but de déterminer les conditions les plus favorables à la procréation de sujets sains et d’améliorer la race humaine.
  3. La marque Dassler qui donnera naissance plus tard à Puma et Adidas à la suite de la séparation des deux frères Rudi et Adolf.
  4. Lancé sur les réseaux sociaux via un hashtag pour permettre aux gens d’exprimer leur indignation, Black Lives Matter a pris une tout autre ampleur en 2014. Cette année-là, les décès de Michael Brown – un adolescent noir de 18 ans non armé abattu par la police à Ferguson (Missouri) – et d’Eric Garner – un Noir de 44 ans également non armé, décédé des suites de son arrestation musclée par la police de New York –, ont amené le mouvement dans la rue. Des manifestations « Black Lives Matter » s’organisent depuis pour dénoncer la violence et le racisme des forces de l’ordre envers la communauté afro-américaine.

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