« Moi, Tonya » : trop chaud pour la glace

Récompensé d’un oscar en 2018 (meilleure actrice dans un second rôle), le biopic réalisé par Craig Gillespie revient sur un des faits divers les plus marquants des années 1990.

Le synopsys

L’histoire a défrayé la chronique. En 1994, six semaines avant les Jeux olympiques d’hiver de Lillehammer (Norvège), la patineuse Nancy Kerrigan est sauvagement agressée à la sortie de son entraînement par un homme armé d’une matraque. Arrivée troisième aux JO de 1992 et favorite en 19941, l’Américaine voit sa participation sérieusement remise en question. Alors qu’un malheureux forfait semble se dessiner, c’est l’auteur de cette basse besogne qui est dans toutes les têtes.

Très rapidement, tous les regards se tournent vers Tonya Harding, la mal-aimée du patinage artistique américain et principale concurrente de Nancy Kerrigan. Coupable toute trouvée pour les médias et l’opinion publique, son mobile coule de source : pour s’ouvrir une voie royale vers le titre olympique, Harding a tout bonnement mis hors circuit la seule rivale qui pouvait lui ravir le précieux sésame. La championne olympique en titre et double championne du monde 1991-1992, Kristi Yamaguchi, étant passée professionnelle, il ne reste plus que Nancy Kerrigan pour faire de l’ombre à Tonya Harding. Or, cette dernière est bien décidée à se faire sa place au soleil.

Réalisé par Craig Gillespie et tourné sous forme de faux documentaire, « Moi, Tonya » revient sur cette sombre affaire. Mais pas seulement. Véritable biopic de la patineuse la plus détestée des États-Unis, le film propose un autre regard que celui des médias au moment des faits. Récompensé par l’oscar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2018 pour Allison Janney – qui joue le rôle de la mère de la patineuse –, « Moi, Tonya » mérite sa place à tous égards dans la sélection de Sport&Associés.

Pourquoi il faut le voir

« Moi, Tonya », c’est d’abord l’histoire d’une Amérique. L’autre Amérique. Celle qui ne sent pas bon, celle qui ne connaîtra jamais le rêve américain, celle qui vote Trump. Cette Amérique dérange. Cette Amérique n’est pas « banquable ». Y compris au sein des instances sportives. Alors, dans un sport comme le patinage artistique – où l’image et l’esthétisme prédominent parfois sur la technique et la performance –, personne n’a jamais voulu faire une place à Tonya Harding. Contrainte par la vie, elle a dû se la faire elle-même, au forceps et à la force de ses pirouettes.

Sauter pour s’extraire de sa condition et de son inéluctable destin, voilà à quoi la première Américaine à réussir un triple axel en compétition2 est réduite. Et malgré ses prouesses sur la patinoire, cela ne suffit pas. Ses tenues – qu’elle réalise elle-même –, ses choix musicaux – du heavy metal – et son maquillage – criard – sont perpétuellement dévalorisés par les juges. Son attitude, son vocabulaire et son entourage également. Finalement, ce sont tous les marqueurs de cette Amérique profonde et authentique qui ont tiré la carrière de Tonya Harding vers le bas.

C’est en cela que « Moi, Tonya » vaut le détour. Sortant des sentiers battus de la facilité et des jugements à l’emporte-pièce, le film réalisé par Craig Gillespie apporte un peu de nuance dans le flot d’injures que quiconque pourrait déverser à l’endroit de Tonya Harding. Car, même si le long-métrage primé aux Oscars prend le parti de réhabiliter l’enfant terrible du patinage américain en faisant porter l’entière responsabilité de l’agression à son compagnon, il n’en dresse pas pour autant un portrait idyllique. Bien au contraire. Agressive, lunatique et profondément antipathique, Tonya Harding est le produit de son environnement et de son entourage. Et ça, ça n’a pas sa place dans le monde formaté du patinage.

Le passage-clé

Ulcérée d’être systématiquement pénalisée par les juges, Tonya Harding décide d’en attendre un à la sortie d’une compétition. Dans un parking sous-terrain, alors qu’il récupère sa voiture, la patineuse de l’Oregon l’interpelle violemment concernant ses notes qu’elle estime devoir être bien plus élevées. La réponse de l’intéressé est édifiante : « Je nierai avoir eu cette conversation, mais vous ne correspondez pas à l’image que nous voulons renvoyer. Vous représentez le pays tout de même ! » Tout est dit. Le reste de la carrière de Tonya Harding ne sera plus qu’une interminable bataille contre des moulins à vent.

 « Moi, Tonya » (2017), de Craig Gillespie, avec Margot Robbie, Allison Janney et Sebastian Stan

  1. Les JO de Barcelone et de Lillehammer se déroulent à deux années d’intervalle (au lieu de quatre habituellement), car jusqu’en 1992, les Jeux d’été et d’hiver se déroulaient la même année. À partir de 1994, les Jeux d’été et d’hiver ne s’organisent plus en même temps et sont espacés de deux ans.
  2. Lors des championnats des États-Unis 1991, elle devient la première Américaine à réussir un triple axel en compétition et la deuxième de l’histoire du patinage après la Japonaise Midori Ito en 1988. Tonya Harding obtiendra même la note technique rarissime de 6.0, de la part du juge Roger A. Glenn. Il faut remonter à 1973 pour voir une patineuse gratifiée d’un 6.0. En 1991, Tonya Harding obtiendra la médaille d’argent des championnats du monde et ne réussira plus jamais à passer un triple axel après ça.

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