Caster, ce casse-tête

La championne sud-africaine Caster Semenya passe devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) pour éviter de suivre un traitement censé la faire revenir dans la « norme » de la féminité.

Du dopage inversé. C’est ni plus ni moins ce qu’a décidé d’imposer la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) à toutes les athlètes féminines qui ne répondent pas à ses critères de féminité. Le nouveau règlement de l’IAAF prévoit en effet que toutes celles qui ne présentent pas un taux de testostérone inférieur à 5 nmol/litre de sang se voient interdites de fouler les tartans des compétitions internationales.

Magnanime, l’IAAF laisse toutefois les athlètes trop chargées en testostérone prendre les dispositions idoines pour revenir dans des standards féminins acceptables. « Elles disposent d’un délai de six mois pour réduire ce taux en dessous de 5 nmol/l. Par exemple, en utilisant des contraceptifs hormonaux. Aucune modification anatomique chirurgicale n’est requise », précise la note explicative du règlement de l’IAAF régissant la qualification dans la catégorie féminine. En clair, c’est le traitement hormonal (voire l’opération) ou les tribunes.

C’est ce qui a poussé Caster Semenya, la double championne olympique en titre du 800 mètres, à déposer un recours auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS), pour contester ce point de règlement. Quoi de plus logique, cette nouvelle disposition concernant uniquement « les épreuves sur piste qui se déroulent sur des distances comprises entre 400 mètres et le mile (1 609 mètres) ». À savoir, pile-poil là où s’aligne régulièrement la Sud-Africaine (400 mètres, 800 mètres et 1 500 mètres). Injustice ? Misogynie ? Machisme ? Paternalisme ? Discrimination ? Acharnement ? Dans cette affaire, c’est un peu tout ça à la fois. Une épreuve combinée de ce qui se fait de pire dans les instances sportives.

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Tout commence le 19 août 2009, quand une jeune fille au physique androgyne surclasse littéralement tous ses adversaires en finale du 800 mètres des championnats du monde de Berlin. À 18 ans, Caster Semenya devient championne du monde, trois jours après un certain Usain Bolt (22 ans) qui vient de pulvériser le record du monde du 100 mètres (9 sec 58) pour la troisième fois consécutive.

C’est pourtant vers la Sud-Africaine que tous les regards de suspicion se tournent. Caster Semenya est-elle vraiment une femme ? Avec ses cheveux courts, ses muscles saillants et sa voix grave, tout porte à croire qu’il y a peut-être anguille sous roche. Et l’IAAF ne va pas faciliter les affaires de sa pépite à peine adulte, encore junior. Privée de conférence de presse d’après-course pour lui éviter de répondre aux questions déplacées des journalistes, la Sud-Africaine est remplacée par le secrétaire général de l’instance fédérale, Pierre Weiss : « Il serait totalement injuste de l’exclure et elle sera présente à la cérémonie des médailles. Il n’y a pas de preuves qu’elle ne soit pas une femme. Il y a juste un doute visuel… » Grande classe du responsable. Dans les rangs de l’IAAF, être une femme, c’est donc… d’abord y ressembler !

La bombe est lâchée. Les plus vils de ses adversaires s’engouffrent alors dans la brèche. À commencer par la Russe Mariya Savinova (5e du 800 mètres) qui, avec le dédain de ceux qui ne voient que la poussière qui encombre l’œil de leur voisin*, lâche aux journalistes : « Regardez-la… » Attitude abjecte qui fait appel d’air à l’obscénité. « Pour moi, ce n’est pas une femme », vomit l’Italienne Elisa Cusma (6e). Pas mieux du côté de la Française. Élodie Guégan (8e et bonne dernière de la demi-finale du 800 mètres) : « Cela ternit le spectacle, car on sent les autres filles complètement impuissantes face à cette créature. » De championne soupçonnée, la demi-fondeuse devient peu à peu une bête de foire. Et face à la vindicte, elle ne peut que se résoudre à l’infamie. 

*En 2017, le TAS condamne Mariya Savinova à 4 ans de suspension pour dopage. Elle se voit retirer ses médailles d’or mondiale (2011) et olympique (2012) qui reviennent à Caster Semenya, classée 2e de ces courses.

La toute nouvelle championne du monde se voit donc contrainte de réaliser un test de féminité. Et attendre 11 mois, sans courir, des résultats qui attesteront qu’elle est bel et bien une femme. « Humiliée » et « très blessée », selon ses propres dires, elle envisage un temps d’arrêter de courir. Et se fait suivre par plusieurs psychologues, alertés par son mal-être. « Elle est traumatisée au même titre qu’une personne qui vient de subir un viol. Elle est effrayée par elle-même et ne souhaite être approchée par personne. Si elle se suicide, on l’aura tous sur la conscience », prévient Butana Komphela, président du comité parlementaire des Sports d’Afrique du Sud. Elle est finalement autorisée à reprendre la compétition en juillet 2010. Mais le mal est fait. Caster Semenya mettra 7 ans avant de battre son record personnel de 2009.

Aujourd’hui, l’IAAF ne procède plus à des tests de féminité, admettant ouvertement qu’ils n’étaient pas fiables à 100 %. Désormais, elle se tourne vers un nouveau juge de paix tout désigné : le taux de testostérone. En effet, à la suite du résultat du test de féminité de Caster Semenya, la Fédération internationale a dû trouver la parade, de crainte que des athlètes « comme elle » ne fassent main basse sur tous les podiums. Ainsi, en mai 2011, un nouveau type de règlement entre en vigueur : toute femme avec un taux de testostérone supérieur à 10 nmol/litre de sang sera interdite de participation aux compétitions officielles. En 2015, cette mesure est suspendue par le TAS* qui estime que le rôle joué par la testostérone dans la performance des athlètes n’est pas suffisant démontré scientifiquement.

*C’est la sprinteuse indienne Dutee Chand, suspendue en 2014 par la Fédération internationale, qui est à l’initiative de ce recours. À l’issue de la décision du TAS, elle sera autorisée à reprendre la direction des tartans et participera même aux JO de Rio en 2016.

Qu’à cela ne tienne, l’IAAF mandate alors ses propres experts et en profite pour diviser arbitrairement le taux par 2. Désormais, les athlètes féminines ne devront donc plus excéder les 5 nmol/litre de sang. C’est dans la revue médicale British Journal of Sports Medecine que les résultats de cette étude – contestés par une partie de la communauté scientifique en raison de l’absence d’indépendance des auteurs – sont publiés. Et ils font état que dans 5 disciplines (marteau, perche, 400 mètres haies, 400 mètres et 800 mètres), la testostérone favorise effectivement la performance**.

**L’avantage compétitif des athlètes féminines avec un taux de testostérone élevé atteindrait 4,53  % pour le lancer de marteau, 2,94 % pour la perche, 2,78 % pour le 400 mètres haies, 2,73 % pour le 400 mètres et seulement 1,78 % pour le 800 mètres.

Le Tribunal arbitral du sport évalue cette semaine la validité du nouveau règlement de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) sur l’hyperandrogénie. Crédit : Harold Cunningham/AFP

Mais alors, pourquoi le nouveau règlement de l’IAAF ne retient-il que les distances de Caster Semenya (400 mètres, 800 mètres, 1 500 mètres) ? Où sont passées les interdictions relatives aux athlètes féminines qui pratiquent la perche, le marteau et le 400 mètres haies ? Étonnant… Et pourtant, la Fédération internationale se défend de toute chasse aux sorcières. Elle le stipule même noir sur blanc dans son texte officiel.

Résumer la performance au taux de testostérone semble toutefois trop simpliste, d’autres paramètres entrant manifestement en ligne de compte. « J’ai vu des athlètes masculins avec un taux de testostérone très bas être performants et, dans la même discipline, des athlètes avec des taux très élevés avoir des résultats moyens », souligne Frédéric Depiesse, président de la commission médicale de la Fédération française d’athlétisme (FFA) et responsable en charge du suivi biologique des athlètes. Par ailleurs, Bernard Amsalem, l’ancien président de la Fédération française d’athlétisme (FFA) et unique membre du comité directeur de l’IAAF à ne pas avoir voté en faveur de ce nouveau règlement, soulève un autre problème. Celui de l’équité.

« Cette étude dit qu’il y a beaucoup de filles qui sortent de la normalité au niveau de la testostérone. Or, comment définit-on cette normalité, fixée auparavant à 10 et désormais à 5 ? Y a-t-il les mêmes différences chez les hommes ? On m’a répondu positivement. Alors, pourquoi traiterait-on les femmes différemment des hommes ? » Et de conclure : « Ce règlement est discriminatoire, car dirigé vers une athlète en particulier qui est comme elle est, par nature et non par choix. »

C’est un combat que mène la Fédération internationale d’athlétisme depuis plus de 60 ans. « En 1964, lors des Jeux de Tokyo, 26,7 % des athlètes médaillées d’or (4 sur 15 championnes olympiques d’athlétisme, NDLR) n’étaient pas des femmes authentiques* », explique le docteur Jean-Pierre de Mondenard, auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur la médecine du sport, dont 6 uniquement sur la question du dopage. C’est à cette époque que les tests de féminité sont généralisés pour déceler les éventuelles tricheuses.

*Athlètes féminines ayant pris des produits dopants ou des traitements hormonaux pour améliorer leurs performances ou athlètes masculins ayant subi des opérations ou d’autres traitements hormonaux pour pouvoir concourir dans les catégories féminines.

En 1985, la hurdleuse espagnole Maria Jose Martinez-Patiño, porteuse d’un chromosome Y en raison d’un syndrome CAIS (insensibilité aux androgènes), est épinglée par la patrouille et interdite de toute compétition. Lâchée par la Fédération espagnole et lynchée publiquement par l’opinion publique, elle voit sa vie se dérober sous ses pieds : elle perd sa bourse d’études, son appartement et son fiancé. « Si je n’avais pas été une athlète, ma féminité n’aurait jamais été remise en question. Ce qui m’est arrivé, c’est comme être violée. Je savais que j’étais une femme. Ma différence génétique ne me conférait aucun avantage physique injuste », s’émeut celle qui a dû se battre des années avant de se faire réhabiliter en 1991.

Elle réussira finalement à participer aux JO de Barcelone en 1992, mais ce genre d’affaires n’est pas si isolé et ne se termine pas toujours bien. L’Indienne Santhi Soundarajan, 2e du 800 mètres des Jeux d’Asie en 2006, a connu pareille mésaventure. Sa médaille lui a été retirée et on ne l’a plus jamais revue sur une piste d’athlétisme. Depuis, elle a même tenté de se suicider.

« Il faut protéger le caractère sacré d’une concurrence loyale et ouverte », psalmodie Sebastian Coe, le président de l’IAAF. Le golden boy de l’athlétisme mondial a raison. Au même titre que préserver la paix entre les papillons et les pâquerettes. Si le double champion olympique du 1 500 mètres au sourire Colgate et à l’allure racée n’avait pas passé une grande partie de sa vie en short, on pourrait croire qu’il se prend pour un homme de foi, prêchant la bonne parole à l’âme perdue que représente Caster Semenya dans la cathédrale de la course à pied. C’est ça le problème avec les dirigeants d’instances sportives : ils passent plus de temps avec une coupe de champagne à la main et des petits fours dans le bec que les chaussures de sport aux pieds. Du coup, ils oublient (vite) à quoi ressemblait leur vie d’athlète.

Car à aucun moment, Caster Semenya n’a porté atteinte à la sacro-sainte concurrence qui se doit d’embaumer chaque enceinte sportive. Elle l’a au contraire sublimée ! En effet, la compétition, c’est l’injustice même face à la nature. En basket, le petit ne s’est jamais senti aussi petit que lorsqu’il pénètre dans une raquette gardée par des géants de plus de 2 mètres. Et pourtant, le grand ne s’est jamais senti aussi lent face à ce modèle réduit de joueur de basket qui pose ses appuis plus vite que la lumière. La compétition, c’est précisément défier la nature pour voir ce qu’elle a dans le ventre. David aurait-il battu Goliath dans un monde façonné à l’image de Sebastian Coe ? Sûrement pas. Il aurait été disqualifié par son taux de testostérone ! Ou pas… C’est vrai que, pour l’IAAF, ce genre de mesures est réservé à la gent féminine. Et encore, même chez le sexe faible, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne.

L’étude diligentée en 2017 par la Fédération internationale met en évidence 5 disciplines (perche, marteau, 400 haies, 400 et 800 mètres) rendues « plus simples » par un taux de testostérone élevé. Pourtant, seulement 3 – celles de Caster Semenya – sont conservées dans les textes officiels. Pourquoi ? Mystère… En 2009, lors des Mondiaux de Berlin, trois records du monde ont été battus : deux par Usain Bolt et un par la lanceuse de marteau polonaise, Anita Włodarczyk. Double championne olympique de sa discipline en 2012 et 2016, comme Caster Semenya sur 800 mètres, elle n’a jamais vu ni ses performances ni ses hormones remises en question. Et pourtant, les chiffres des scientifiques de l’IAAF sont formels : le lancer de marteau est la discipline sur laquelle le taux de testostérone a le plus d’incidence. En prime, la Polonaise a battu à 6 reprises son propre record du monde quand le meilleur temps de la Sud-Africaine la place « seulement » au 4e rang des 800 mètres les plus rapides de l’histoire.

S’il n’est pas question de pointer du doigt les performances d’Anita Włodarczyk, championne émérite, c’est la géométrie variable dont fait preuve l’IAAF qui ulcère. Et sa vision de la femme. On touche là au fond du problème. Quels sont les standards féminins de Sebastian Coe et des membres de l’IAAF ? À n’en pas douter, Caster Semenya n’en fait pas partie. Il est également fort probable qu’avec une voix plus fluette, des hanches et une poitrine plus prononcée, la Sud-Africaine aurait certainement été davantage au goût du sexagénaire blanc qu’est le président de la Fédération internationale.

« La valeur fondamentale de l’IAAF est la promotion des jeunes filles et des femmes en athlétisme », clame-t-il. Ah bon ? En poussant quatre jeunes filles de 18 à 21 ans à subir une « clitoridectomie (ablation du clitoris, NDLR) partielle avec une gonadectomie bilatérale (ablation des testicules), suivie d’une vaginoplastie et d’une thérapie par œstrogènes de remplacement », comme en faisait état en 2013 les endocrinologues Patrick Fenichel, du CHU de Nice, et Charles Sultan, du CHU de Montpellier ? Et ce, dans le seul but de pouvoir continuer à concourir dans la catégorie féminine. On n’arrête décidément plus le progrès. Ni la bêtise…

« Les plus grands athlètes ont des caractéristiques génétiques exceptionnelles par rapport au reste de la société, précise James Bunting, l’avocat qui a défendu la sprinteuse indienne Dutee Chand devant le TAS. Un taux de testostérone naturellement élevé n’est qu’une caractéristique génétique exceptionnelle de plus, et il n’est pas justifiable d’exclure des femmes avec un haut niveau de testostérone à cause de leurs gènes naturels. » Qui doute que Teddy Riner, Michael Phelps, Usain Bolt, Naomi Osaka ou Clarisse Agbegnenou ait des prédispositions physiques innées ? Personne. Ont-ils porté atteinte au « caractère sacré d’une concurrence loyale et ouverte » ? Bien au contraire. Ils en ont écrit les lettres d’or. Tout comme Caster Semenya.

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