Cutman, maquilleuse de boxeurs

Discipline essentielle, qui s’apprend sur le tas, le métier de soigneur jouit d’une complète reconnaissance du milieu des sports de combat, mais ne bénéficie d’aucun encadrement. Éclairage.

Ding, ding, ding ! C’est le bruit de la cloche qui sonne. Le moment venu pour les combattants de retourner souffler dans leurs coins et d’écouter les conseils de leurs entraîneurs. Entre deux ralentis, les commentateurs télé livrent leur analyse pendant que les ring girls séduisent la galerie avec leurs petites tenues et leurs pancartes. Au cœur de cette agitation qui se répète entre chaque round, un homme. Gants de chirurgien aux mains et trousse de secours miracle sous le bras, il officie discrètement. Tout le monde le voit mais personne ne le remarque. C’est le « cutman ». Cet acteur de l’ombre n’a qu’une minute pour réparer les coupures et ecchymoses des guerriers de l’arène.

« Le cutman, c’est une sorte d’esthéticienne ! L’image que renvoie ton visage est essentielle dans le déroulé d’un combat », confie à Sport&Associés Jacob Duran, célèbre cutman qui a rafistolé les plus grands champions de boxe et de MMA comme Wladimir Klitschko et Anderson Silva. Pourtant, le rôle de ces soigneurs du ring ne se résume pas à éponger le sang et appliquer de la vaseline sur le visage des athlètes entre deux rounds. Leur mission est plus grande, plus noble. Elle consiste à augmenter les chances de gagner. Excusez du peu. Lors de l’affrontement entre Raul Marquez et Keith Mullings en septembre 1997 pour la ceinture IBF des super-welters, les gestes opérés par Jacob Duran ont ainsi permis au champion en titre de conserver ses chances de victoire : « Raul avait des entailles aux arcades, des plaies sur les pommettes et entre les yeux… Mon tampon de coton de 5 cm s’enfonçait littéralement jusqu’à l’os tellement les blessures étaient profondes. J’ai réussi à le maintenir suffisamment propre et « mignon » aux yeux de l’arbitre pour qu’il puisse aller jusqu’au bout et remporter le titre par décision partagée. » Dans un autre contexte, avec un autre cutman, l’issue aurait très certainement été différente…

« Relancer ou achever un combat »

En tant que spectateur de sports de combat, on a souvent en tête cette image de la victoire par K.-O. ou par soumission. Mais en réalité, la grande majorité des rencontres se décident aux points, c’est-à-dire à la décision des juges. C’est dans ces situations que le cutman joue un rôle primordial. « Tu as des visages ronds, un peu bouffis qui échappent bien aux dégâts. Et puis, il y a les visages anguleux, avec une peau fine sur les pommettes, un peu escarpés. Ceux-là, c’est un calvaire ! Tu sais que tu vas avoir une longue nuit de travail. Il faut alors sortir l’artillerie lourde, sinon l’arbitre peut être influencé et arrêter le match trop tôt », souligne Jacob Duran.

Une réalité bien connue de tous les grands champions. « Le cutman a le pouvoir de relancer ou d’achever un combat, selon son habilité à soigner les blessures sur le visage de son boxeur », confirme l’ancien champion du monde super-moyens et mi-lourds, Andre Ward. Inévitablement, une relation singulière s’instaure avec le combattant. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’ils rendent si souvent hommage à leur cutman attitré : Oscar de la Hoya et Lennox Lewis au sujet de Al Gavin, Floyd Maywether et Roberto Duran pour Rafael Garcia, Ricky Hatton à propos de Mick Williamson.

Jacob Duran est aux petits soins avec le combattant français de MMA Francis Carmont. Crédit : Julien Brondani.

Le cutman ne répare donc pas que des gueules. Il soigne aussi l’esprit. Car si les coupures et effusions de sang font mal aux corps, c’est bel et bien dans leur caboche qu’elles font le plus de dégâts. « Quand « Stitch » (Jacob Duran) est dans mon coin, je me sens à l’aise. Je combats sous grande pression et lui, il m’apporte paix et sérénité », assure Andre Ward. Et un cutman calme, c’est un combattant serein. Donc en pleine possession de ses moyens. « Ne jamais paniquer. Peu importe la plaie. Peu importe la blessure. Toujours rester calme et n’avoir que deux buts en tête : stopper le sang et rassurer le boxeur », tranche Stitch.

Ange gardien

Panique, stress, frustration, inquiétude, dépit… Les combattants traversent une multitude d’émotions au cours d’un combat. D’où l’impérieuse nécessité de mettre de l’humain dans les soins, secret de tout bon cutman. « Je fais toujours en sorte d’établir immédiatement un contact visuel avec mon athlète. Ça me permet de savoir ce qui se passe dans sa tête et donc d’évaluer les risques qu’il prend. Si je perçois trop de dommages et que je sens qu’il va se faire défoncer, je le dis à son staff et leur demande d’arrêter le combat. Je refuse de le laisser détruire sa carrière, sa santé, sa vie. »

 

Ce lien que tisse Jacob Duran avec ses athlètes, il le cultive des semaines avant le moment fatidique du combat : « Chaque semaine du camp d’entraînement, je passe des heures et des heures à observer mon combattant pour comprendre sa psychologie. Chaque combattant est différent et du coup, je prends un paquet de notes sur chacun d’eux pour connaître leurs caractéristiques. Je tiens des statistiques en quelque sorte. Comment marque-t-il ? Comment son corps et son visage réagissent-ils aux coups ? De quelle manière « s’abîme »-t-il ? Quelle est sa probabilité d’avoir une lacération ? » Ce travail de fourmi sauve des carrières. Il en relance d’autres. Dans la précarité (presque) la plus totale…

Guérisseurs de fortune

En effet, les cutmen ne sont pas des médecins ni des infirmiers d’ailleurs. Ce sont « juste » des cutmen. Et il n’existe aucune formation médicale ou universitaire associée. C’est un métier qu’on apprend et qu’on découvre sur le tas en le pratiquant et en observant ses semblables. De rares formations ou certifications sont parfois accordées par certaines fédérations, mais toutes les compétitions ne les exigent pas préalablement. Encore moins dans les niveaux amateurs. On lit même sur le site de la Fédération internationale de boxe (AIBA) que la présence d’un cutman sur ses compétitions relève de la responsabilité des combattants et de leurs équipes…

Lucas Matthysse reçoit un coup de polish avant d’entrer dans le 12e et ultime round de son combat face à Danny Garciapour le titre des super-légers WBC/WBA. Crédit : John Gurzinski, AFP Photo.

Entre le manque de communication des institutions en place et l’absence de cadre réglementaire autour du métier de cutman, on constate que le nombre de ces soigneurs de fortune n’évolue pas du tout au même rythme que celui des pratiquants. La France en est un bel exemple. Terre de boxe qui a vu passer d’illustres champions, de Jean-Marc Mormeck à Marcel Cerdan, en passant par Brahim Asloum, sa fédération (FFB) ne propose aucun stage ni formation sur son site internet.

Réparer ceux qui réparent

Diplômé en physiothérapie, le cutman irlandais Joseph Clifford parcourt les quatre coins du globe pour former et partager son savoir-faire : « Je travaille avec des groupes d’une vingtaine de personnes, le plus souvent des coaches, des combattants ou même des arbitres. Il m’arrive même de recevoir dans mes cours des professionnels de la santé, qui n’ont rien à voir avec l’univers des sports de combat, curieux de voir quelques-unes de nos techniques. »

Joseph Clifford à Paris lors d’une formation au métier de cutman. Crédit : Julien Brondani.

Grâce à sa société fondée en 2007 et l’équipe qu’il a rassemblée autour de lui, Joseph Clifford parvient ainsi à sensibiliser le monde du fight et du sport en général au rôle primordial des cutmen. Aujourd’hui référent au sein de la Fédération internationale de MMA (IMMAF), il compte bien faire bouger les choses : « Je veux éduquer les gens et populariser ce métier. On doit mettre en place des certifications qui garantissent l’aptitude d’un soigneur, mais aussi des règles d’hygiène aux niveaux nationaux et internationaux. »

Une vision que Jacob Duran partage à 100 % : « Le plus important, au-delà des techniques de soin, c’est l’hygiène et rien d’autre ! Je consulte en permanence des médecins. Je lis des livres médicaux par dizaines. Sur les nerfs, le sang, la coagulation, etc. Il y a des choses importantes à savoir. Par exemple, certains produits cautérisent la peau et peuvent sauver une plaie sur le coup, mais ensuite l’épiderme se durcit comme du cuir ! » Témoin de pratiques parfois terrifiantes, il ne peut qu’abonder dans le sens d’une codification de sa profession : « J’ai vu des types utiliser des médicaments pour infections vaginales ! D’autres se servir d’élastiques pour faire des points de suture de fortune. D’autres encore badigeonner un visage de solution à base de sulfate de fer alors que c’est un véritable poison qui peut brûler et provoquer des cicatrices atroces. »

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