Et si… la France avait battu les États-Unis en finale olympique, en 2000

« Je vous propose d’ouvrir ce journal par l’exceptionnelle performance de l’équipe de France de basket qui disputera pour la première fois la finale des Jeux olympiques. »

Ce sont les mots de Béatrice Schönberg, présentatrice du 20 heures de France 2, le 29 septembre 2000. Les basketteurs tricolores viennent d’étriller l’Australie en demi-finale des JO (52-76), un jour après avoir battu le Canada de Steve Nash (63-68). Face aux Bleus, la « Dream Team » américaine. Désormais menée par Kevin Garnett, Jason Kid et Ray Allen, la sélection américaine est toujours invaincue depuis l’épopée de la bande à Michael Jordan, en 1992.

Vince Carter (États-Unis) dunke en passant par-dessus Frédéric Weis (France).

Comme lors de leur première confrontation en phase de poule où Vince Carter avait littéralement enjambé Fréderic Weis, la France est bousculée dans cette finale. Pourtant, en fin de match, les Bleus, grâce aux tirs longue distance de Rigaudeau et Sciarra, entretiennent l’espoir et reviennent même à 4 points (72-76) à 4 minutes de la fin de la rencontre. Mais l’euphorie ne dure pas et les Américains s’imposent (85-75).

Et si Rigaudeau avait poursuivi son festival à 3 points ? Et si la France avait remporté la rencontre ? Et si les Bleus étaient devenus champions olympiques face aux rois du basket mondial ? (Attention tout ce qui suit n’est que pure fiction.)

Crédit Tim Guigon

« Make America great again »

Le premier tremblement de terre a lieu aux États-Unis. Les talk-shows consacrés au sport tournent en boucle et s’interrogent sur les raisons de l’échec. La fédération, USA Basketball, pressée de réagir, décide de frapper fort. Dans un long communiqué, elle annonce mettre un terme aux « dream team ». « À l’avenir, nous sélectionnerons exclusivement des joueurs issus du système de formation américain, qui fait l’unanimité partout dans le monde. » Une recette déjà utilisée par le pays de l’Oncle Sam lors des compétitions internationales jusqu’en 1989, avec neuf titres olympiques à la clé.

« Face à des nations dont les joueurs évoluent depuis de longues années ensemble en sélection, nous devons revenir à l’esprit collectif du basket », justifie la fédération. Désormais, c’est donc autour des stars de high school et college (l’équivalent du lycée et de l’université aux États-Unis) que sera constituée l’équipe nationale. Les regards se tournent vers la génération dorée, qui brille sur les parquets de high school : LeBron James, Dwyane Wade, Carmelo Anthony, Chris Bosh, ou encore Chris Paul. Certains diront même que c’est lors de leur première campagne internationale que le trio James-Bosh-Wade a secrètement établi un pacte, afin d’être réuni des années plus tard, sous le même maillot, à Miami.

L’euphorie tricolore

En France, les Bleus, de retour dans l’Hexagone, sont fêtés en héros, dans la lignée du succès à l’Euro de leurs homologues du foot, deux mois plus tôt. Cette France qui gagne, aussi irrésistible sur les pelouses que sur les parquets, est célébrée partout. Sur les Champs-Élysées, Adidas fait projeter sur l’Arc de Triomphe la photo d’Antoine Rigaudeau, élu meilleur joueur du tournoi. À l’Élysée, l’équipe est reçue en début de soirée et le président Jacques Chirac confie sous les éclats de rire s’être rendu à Matignon pour regarder la finale avec son Premier ministre, Lionel Jospin, fan invétéré de basketball. Après la France « black-blanc-beur » de 1998, un autre sport collectif que le football offre aux Français un nouveau sentiment d’unité nationale.

Laurent Sciarra (5), Laurent Foirest (7) et Antoine Rigaudeau (6) célèbrent la qualification de l’équipe de France de basketball en finale des Jeux olympiques de Sydney (2000).Crédits : AFP PHOTO/TIM SLOAN

Dans les jours qui suivent, tous veulent surfer sur l’engouement autour de la balle orange. La Fédération française de basket débloque des primes conséquentes aux nouveaux héros. Dans les magasins spécialisés, les maillots de Rigaudeau (qui joue alors à Bologne) et Risacher (Pau-Orthez) s’arrachent. Leur popularité ne se dément pas, d’autant qu’en décembre, les deux stars rejoignent le championnat de France. C’est le grand coup réalisé par Max Guazzini, le patron du Stade français (rugby), qui a racheté deux mois plus tôt le Paris Basket Racing (PBR). « Investir dans mes joueurs pour les habiller en rose, je ne pensais pas voir ça de mon vivant », raille l’ancien propriétaire du club, Louis Nicollin. Le basket est alors à la mode, y compris sur les chaînes publiques : France 3 diffuse tous les jeudis, à 20 h 45, « l’affiche NBA de la semaine », le match le plus marquant des derniers jours. C’est George Eddy, qui vient de rejoindre France Télévisions, qui se charge du commentaire.

À l’Euro, Parker sur le carreau

Une saison plus tard, les Bleus sont de retour. La « Dream Team made in France » vise désormais la victoire lors de l’Euro 2001, disputé en Turquie. Logiquement, le sélectionneur Jean-Pierre de Vincenzi a décidé de reprendre l’intégralité des héros de Sydney. Même le jeune Tony Parker, 19 ans, fraîchement arrivé en NBA, n’a pas été convoqué.

À quoi bon prendre un joueur qui vient d’intégrer le meilleur championnat du monde dans une équipe qui a déjà battu les meilleurs joueurs du monde ? Et si le meneur déstabilisait la bonne harmonie du groupe ? C’est d’ailleurs le reproche que certains joueurs faisaient quelques années plus tôt à Tariq Adbul-Wahad, premier Français à évoluer en NBA. Le grand public se préoccupe peu du sort de Tony Parker et seuls quelques magazines spécialisés dans le basket américain prennent sa défense.

 

Tony Parker (gauche) aux côtés de Tariq Abdul-Wahad (droite) pendant l’hymne de la France avant un match face à la Lituanie (2003). Crédits : AFP PHOTO OLIVIER MORIN

Tony Parker, la nouvelle star

Pourtant, les résultats donnent raison aux partisans de l’équipe des JO 2000 : les Bleus terminent premiers de leur groupe, s’imposent contre l’Allemagne de Dirk Nowitzki en quart (81-77) puis éliminent les Turcs à domicile en demi-finale (78-79), malgré un légendaire Ibrahim Kutluay, auteur de 50 points. Mais le sacre tant attendu n’aura pas lieu. Lors de l’ultime action en finale contre la Yougoslavie, alors que les deux équipes sont à égalité, Sciarra manque sa passe à Rigaudeau, laissant à Dejan Bodiroga le luxe de marquer un dernier lay-up qui fait basculer la rencontre (77-79).

« Sauf que certains ne veulent pas que les jeunes émergent. Ce n’est pas seulement un problème de basket, c’est l’incarnation d’un mal français. »

Si la défaite est amère, le basket continue d’avoir le vent en poupe dans l’Hexagone. Pour la première fois, la fédération se targue même de compter 600 000 licenciés, un record historique qui en fait le troisième sport français derrière le football et le tennis. Grâce aux matches NBA diffusés en clair, la France découvre un certain Tony Parker à l’œuvre, lui qui vient d’intégrer le cinq majeur des San Antonio Spurs. Une saison plus tard, il décroche son premier titre NBA. Les journaux de 20 heures de TF1 et France 2 débutent par des duplex depuis le Texas. La star en profite pour glisser un message : « J’ai toujours été attaché à la France. Je rêve de briller avec les Bleus, comme il y a deux ans quand nous avons gagné l’Euro en junior, à Zadar (Croatie). » Tous les regards sont désormais tournés vers le sélectionneur d’alors, Jean-Pierre de Vincenzi : va-t-il intégrer Tony Parker à l’équipe de France pour l’Euro de 2003 ?

« L’incarnation d’un mal français »

Après avoir longtemps tergiversé, il refuse, sous la pression de ceux qui sont désormais surnommés « les anciens », Sciarra, Rigaudeau et Foirest, peu désireux de partager l’affiche avec le jeune prodige. Dans une interview à L’Équipe, « TP » réplique : « J’ai toujours accepté de représenter mon pays avec les équipes de jeunes. Je n’ai pas changé. Nous sommes plusieurs à nous battre pour évoluer ou arriver en NBA. Sauf que certains ne veulent pas que les jeunes émergent. Ce n’est pas seulement un problème de basket, c’est l’incarnation d’un mal français. »

Tollé général. Libération comme Le Figaro font front commun et critiquent dans plusieurs éditos « ce jeune totalement déconnecté des réalités », empreint de « la prétention américaine » qui « s’attaque aux sacro-saintes valeurs de l’unité du sport français ». La Fédération française de basket somme Tony Parker de s’expliquer. Luc Ferry, ministre de l’Éducation et de la Jeunesse, fustige ses propos et pousse le président de la fédération Yvan Mainini à réagir. Ce dernier décide d’exclure « jusqu’à nouvel ordre » le meneur des rangs de l’équipe de France. En Suède, où se déroule l’Euro, les Bleus doivent constamment répondre aux questions à propos du « cas Parker ». Qualifiés en quart de finale, ils s’inclinent à la surprise générale face à la Russie (76-69) et perdent donc toute chance de se qualifier pour les prochains Jeux olympiques.

« Quelque chose de pourri dans ce sport »

À l’issue du match, Rigaudeau, Sciarra et Risacher annoncent leurs retraites sportives. Mais la polémique n’est pas terminée. De nombreux jeunes joueurs, dont les espoirs Boris Diaw, les frères Piétrus et Nicolas Batum, ainsi qu’une cinquantaine d’éducateurs signent une tribune dans Le Monde pour faire part de « leur soutien entier à Tony Parker, le véritable étendard de la jeunesse et du basket français ».

Le président de la fédération réplique par journal interposé : « Nos jeunes joueurs ont perdu toutes notions de priorité. La NBA n’est décidément pas un modèle. Tous ceux qui rejoindraient la ligue américaine seront, de fait, exclus de l’équipe de France. » Dans la foulée, France Télévisions annonce l’arrêt de la diffusion de la NBA et Max Guazzini décide de vendre le Paris Basket Racing. « Il y a quelque chose de pourri dans ce sport », lâche-t-il au micro de Canal+.

La nouvelle « Dream Team » à la française

Dix ans plus tard, en 2013, le nouveau président de la fédération, Jean-Pierre Siutat, fait appel à Jean-Denys Choulet, qui transcende les ego depuis de longues années sur les parquets français. Ensemble, ils décident de renouer contact avec Tony Parker, désormais quadruple champion avec les Spurs, et de constituer une nouvelle « Dream Team » à la française.

Les expérimentés Boris Diaw, Nicolas Batum, les jeunes Rudy Gobert, Joffrey Lauvergne, et la star du Vieux Continent Nando De Colo sont également sondés par le nouveau staff. Tous acceptent le challenge, eux qui n’ont jamais porté le maillot de la grande équipe de France. Le 20 septembre 2015, à Ljubljana (Slovénie), ils achèvent l’Euro dans l’euphorie : ils viennent de devenir les premiers basketteurs français de l’histoire à être sacrés champion d’Europe.

Fake news :
• La sélection aux États-Unis restreinte aux joueurs universitaires.
•Rigaudeau avait refusé de jouer l’Euro 2001 en évoquant une « usure mentale et physique ». Il était surtout en conflit avec la fédération notamment à cause d’un souci de prime après les JO 2000.
•Jean-Pierre de Vincenzi quitte la sélection après sa médaille olympique et est remplacé par Alain Weisz.
•Max Guazzini n’a jamais songé à acheter le Paris Basket Racing.
•Tony Parker participe à l’Euro 2001.
•À l’Euro 2001, les Bleus ont été éliminés dès les quarts de finale.
•La barre des 500 000 licenciés n’a été atteinte qu’en 2013-2014.
•La diffusion télé en clair de la NBA.
•L’exclusion de Tony Parker et la polémique qui en découle.

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