Football : d’où viennent les 3 points ? 

Généralisée dans les années 1990, la victoire à 3 points s’est imposée dans les mentalités, devenant une phrase clichée : « L’important, c’est les 3 points. » Retour sur une mesure-phare du foot moderne.

Avant les années 1990 (1980 pour l’Angleterre), établir un classement dans une compétition de football est simple : 2 points pour une victoire, 1 point pour un match nul, 0 point pour une défaite. Or, avec le temps, les schémas tactiques s’affûtent et la condition physique des joueurs s’améliore, ce qui tend à effriter le spectacle. De moins en moins de buts sont inscrits dans les différents championnats européens et l’arrivée des chaînes de télévision dans l’équation pousse les fédérations à trouver un moyen d’enrayer les matches nuls, tout en incitant les équipes à marquer plein de buts.

La mise en place de la règle du but en or – en vigueur de 1993 à 2004 – dans les compétitions internationales va dans ce sens. Parallèlement, pour inciter les clubs à attaquer à tout-va et donc, se dit-on, à inscrire plus de buts, les instances dirigeantes optent pour un tout nouveau système, valorisant la victoire : désormais, le succès rapportera 3 points. Si le championnat anglais est précurseur en la matière puisqu’il opte pour cette méthode à partir de 1981, tous les autres championnats lui embrayent le pas dans les années 1990 : la France et l’Italie en 1994, l’Allemagne, le Portugal et l’Espagne dès 1995.

Pas tant que ça. En effet, si dans le fond l’argument de favoriser la victoire en lui octroyant plus de points se tient, dans les faits, c’est moins évident. Les travaux effectués par plusieurs chercheurs ne sont pas formels, laissant notamment entendre que les répercussions sont différentes en fonction de chaque championnat. Cette mesure présenterait autant d’avantages que d’effets pervers.

Guedes et Machado 1 démontrent ainsi que l’influence de la victoire à 3 points sur le spectacle dépend surtout du niveau des deux équipes qui s’affrontent : si l’écart de niveau est faible, les formations sont incitées à se tourner vers l’offensive tandis que lorsque l’une d’elles se sait moins forte, elle se recroqueville en défense. Dewanter et Emami Namini 2 axent leurs travaux sur le championnat d’Allemagne et arrivent à la conclusion que cette règle n’a absolument rien changé, si ce n’est la répartition du nombre de victoires et de buts inscrits entre les équipes qui jouent à domicile et à l’extérieur. D’autres études (Moschini 3, Aylott-Aylott 4) font ressortir que le nombre de buts a, certes, globalement augmenté dans les différents championnats, sauf en Allemagne.

Pour ce qui est du championnat de France, Duhautois et Eyssautier 5 arrivent à la conclusion – assez proche de celle de Dewanter et Emani Namini – que la victoire à 3 points n’a eu aucun impact sur le nombre de victoires et de matches nuls. Le seul changement est relatif au comportement des équipes, selon qu’elles se déplacent à l’extérieur ou jouent à domicile. Et c’est peut-être là l’effet le plus pervers de l’instauration de cette mesure.

À cause de certains entraîneurs. Un certain nombre d’entre eux ont effectivement vu le verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein. Chantres d’une mentalité frileuse qui gangrène le championnat de France, ces derniers voient dans la victoire à 3 points non pas l’occasion de gagner 2 points de plus en se projetant vers l’avant, mais le risque d’en perdre 2 en cas d’égalisation de l’équipe adverse. Autant donc bétonner et tout sécuriser de toute part. La peur comme moteur, c’est malheureusement ce qui ralentit une Ligue 1 tirée vers le bas par des techniciens petits bras.

Ne rêvons pas, le système actuellement en vigueur n’est pas près de changer. À moins que l’épouvantail d’une ligue fermée entre les plus grands clubs – à l’image de la NBA – voie le jour, ce qui permettrait à ses acteurs d’établir librement les règles qu’ils souhaitent. Pour autant, si la victoire à 3 points présentait sur le papier de nombreux avantages, il était difficile de prévoir les comportements frileux qu’elle allait générer.

Une manière de dynamiser radicalement les mentalités serait de revenir aux fondamentaux. Que souhaitent les instances du football ? Plus de buts et moins de matches nuls. Pourquoi alors ne pas établir un classement dont la seule variable serait le pourcentage de victoires ? Dans une telle configuration, les clubs ne pourraient plus se cacher. Un match nul reviendrait ainsi au même qu’une défaite et le seul moyen de grimper au classement consisterait à doper son taux de victoires. Une victoire étant fondamentalement le fait de marquer un but de plus que son adversaire, il n’y aurait plus de « bon point du match nul ». Mesure un tantinet à l’emporte-pièce, le principe serait simple : tout ou rien.

C’est ce qui passe en NFL et en NBA. Et en matière de spectacle, les États-Unis savent y faire. Alors, si telle est la direction que le football est amené à prendre… Attention toutefois à ne pas travestir son identité. Ces dernières années, les sports ont en effet trop tendance à sacrifier leur ADN sur l’autel du spectacle exigé par les chaînes de télé.

  1. Guedes J. et Machado F. [2002], "Changing Rewards in Contests : Has the Three-Point Rule Brought More Offense to Soccer ?", Empirical Economics, 27 (4), p.607-630
  2. Dewanter R. et Emani Namini J. [2013], "How to Make Soccer More Attractive ? Rewards for a Victory, the Teams’ Offensiveness, and the Home Bias", Journal of Sports Economics, 14 (1), p. 65-86
  3. Moschini G. [2010], "Incentives and Outcomes in a Strategic Setting : The 3-Points-Fora-Win System in Soccer", Economic Inquiry, 48 (1), p. 65-79
  4. Aylott M. et Aylott N. [2007], "A Meeting of Social Science and Football : Measuring the Effects of Three Points for a Win", Sports in Society, 10 (2), p. 205-222
  5. Duhautois R. et Eyssautier R. [2016], "La victoire à trois points dans le football a-t-elle rendu les équipes plus offensives ?", Revue économique 2016/6 (Vol. 67), p. 1245-1254

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