NBA : shoot ou crève

Le tir à 3 points est devenu indispensable pour survivre dans le basket moderne. Décryptage d’une révolution sans précédent.

Mercredi 27 février 2013, New York. Il est 22 heures quand le buzzer du Madison Square Garden retentit. Le joueur des Golden State Warriors Stephen Curry quitte alors le parquet tête baissée après la défaite des siens face aux New York Knicks (109-105). Pourtant, ce soir-là, le meneur à la gueule d’ange livre une performance majuscule, transformant le verset biblique floqué sur ses Nike jaune et turquoise – « I can do all things » (Je peux tout réussir) – en annonce prophétique : 54 points, dont 11 tirs à 3 points inscrits (sur 13 tentatives), ce qui le place à une unité du record en la matière sur un match NBA (Kobe Bryant avec 12 réalisations). Mais à l’époque, les médias n’ont qu’un sujet en tête : la renaissance des Knicks. Personne ne mesure ce qui est en train de se produire.

Car cette insolente réussite à trois points dépasse les statistiques d’un homme. Elle annonce le début d’une révolution sans précédent pour la NBA. Désormais, tout va tourner autour du shoot à trois points. Les joueurs, les schémas tactiques, les ventes de maillots, les contrats. L’ère du dunk est révolue, place à celle des tirs longue distance. Les tutoriels « comment gagner en détente pour dunker » cèdent leur place à ceux qui expliquent « comment améliorer mon tir ». Sur YouTube, les shoots impossibles, devenus la signature de Stephen Curry, font plus de vues que les dunks aériens les plus spectaculaires. D’ailleurs, la vidéo du monstrueux dunk de Vince Carter lors de JO 2000 contre la France totalise 11 millions de vues, soit plus de deux fois moins que le top 10 des tirs de Stephen Curry (25 millions de vues).

NBA s’écrit avec 3 points

En NBA, le tir à 3 points n’est plus qu’un simple élément de jeu. Il dicte à présent chaque rencontre et Stephen Curry en est le porte-étendard. Preuve de l’ampleur prise par le phénomène : en 2018, la performance de 2013 de Stephen Curry passerait (encore) inaperçue ! En effet, ce genre d’exploit est devenu une norme qui n’a fait que s’intensifier un peu plus chaque année. En cinq saisons, le meneur des Golden State Warriors a d’ailleurs battu quatre fois le record du nombre de tirs longue distance inscrits (voir ci-dessous). Un chiffre porté à de telles altitudes à seulement trois reprises en 18 ans : avant Curry, les précédents détenteurs étaient Ray Allen (2005-2006) et Dennis Scott (1995-1996).


La ligne à 3 points existe depuis 1979 en NBA, et pourtant, personne n’avait encore théorisé une philosophie de jeu autour. Les évolutions les plus révolutionnaires partent parfois des constats les plus élémentaires. C’est précisément le cas ici. Tout est parti d’un fait mathématique primaire : pour un nombre identique de tentatives, inscrire un tiers de tirs à trois points (33,3 %) rapporte exactement le même nombre de points qu’inscrire 50 % de tirs à 2 points. En clair, si une équipe tente 12 tirs à 2 points et en réussit la moitié, elle marque 12 points, soit autant qu’une équipe qui réussirait à inscrire le tiers de ses 12 tirs à 3 points. Si ce calcul paraît simple sur le papier, il a mis du temps à s’imposer dans les mentalités.

MIKE D’ANTONI, LE VRAI PRÉCURSEUR ?

L’importance du tir à 3 points dans la NBA actuelle peut se résumer à travers un homme : Mike d’Antoni. Entraîneur des Phoenix Suns lors de la saison 2004-2005, il révolutionne le basket-ball de l’époque avec un jeu porté vers l’attaque rapide et le tir en première intention.

L’arme fatale de ses hommes : le shoot à trois points. Avec 24,7 tentatives par match – largement plus que toutes les autres franchises et 9 de plus que la moyenne nationale –, les Suns terrassent les défenses et deviennent la meilleure attaque de la ligue avec 110,5 points par match.

Preuve de l’importance hallucinante qu’a pris le tir à 3 points en NBA, ces performances passeraient aujourd’hui inaperçues ! En effet, en 2018-2019, les statistiques des Suns feraient d’eux seulement la 20e attaque de la ligue et surtout la dernière au nombre de 3 points pris par match… sur 30 équipes !

Aujourd’hui aux commandes des Houston Rockets, Mike d’Antoni a porté ses principes de jeu à leur paroxysme. Lors de la saison 2017-2018, ses joueurs ont pris en moyenne plus de tirs à 3 points par match (42,3) que de tirs à 2 points (41,9). Une première dans l’histoire de la balle orange.

 

Comprenant le tournant qui était en train de s’opérer et s’appuyant sur cette révélation statistique, les entraîneurs ont adapté en quelques saisons leurs schémas tactiques. Idem pour les centres de formation et les joueurs qui ont respectivement métamorphosé leurs entraînements et leur style de jeu. Désormais, pour survivre en NBA, il faut savoir shooter à trois points.

Le 3 points, maître du destin

Les premiers acteurs confrontés à cette nouvelle réalité ne sont autres que les stars elles-mêmes. Ainsi, pour rester compétitives, nombre d’entre elles sont allées chercher des entraîneurs spécialisés dans la mécanique de shoot. Et derrière le tir des plus grands basketteurs se cache un nom, celui de Rob McClanaghan, véritable gourou et expert du coup de poignet. Parmi ses clients, Stephen Curry, Kevin Durant, Kevin Love, Chandler Parsons, Russell Westbrook, John Wall, Derrick Rose et Anthony Davis, pour ne citer qu’eux. D’un côté, des shooters confirmés en quête d’une maîtrise totale. De l’autre, des joueurs dont le jeu n’est pas du tout axé autour du tir à trois points et qui, pour éviter la menace d’extinction qui plane au-dessus de leur tête, sont contraints de s’y mettre.

Le nouvel écosystème de la NBA est en effet impitoyable avec ceux qui ne sont pas supposés tirer de loin : les « Big Men », ces joueurs intérieurs qui ont longtemps dominé par leur taille et leur puissance physique. Il y a 10 ans, il était impensable de voir Shaquille O’Neal (2,16 m, 150 kg) au niveau de la ligne des trois points. Or, aujourd’hui, des golgoths comme DeMarcus Cousins (2,11 m, 125 kg), Anthony Davis (2,08 m, 115 kg), ou encore Brook Lopez (2,13 m, 125 kg) ont été contraints de faire du tir longue distance une de leurs armes fatales.

Sur les parquets, refuser un tir par manque de confiance ou par manque de maîtrise peut coûter cher. Forcément, les plus jeunes joueurs, fraîchement débarqués des championnats universitaires, sont frappés de plein fouet par cette nouvelle politique. D’autant plus que la ligne des trois points est moins éloignée que chez les pros : 7,24 m en NBA contre 6,32 m à la fac. Ces derniers font ainsi face à une transition brutale : effondrement du taux de réussite au tir, perte de temps de jeu, baisse de leur cote, perte de contrats, etc.

 

Lonzo Ball en championnat universitaire (NCAA), c’était 41,2 % de réussite à 3 points. Sa première saison NBA, c’est :

Malik Monk en NCAA c’était 40 % à 3 points. Pour sa 2e saison NBA (en cours) c’est :

D’Angelo Russell en NCAA c’était 41,1% à 3 points. Sa 3e saison NBA c’est :

Le 3 points, un business

Tous les commissaires-priseurs s’accordent à le dire : un objet n’a de valeur que celle qu’une personne est prête à lui donner. Dans le sport, c’est comme aux enchères. La valeur d’un joueur dépend de ce qu’une équipe est disposée à investir sur lui. En NBA, cette valeur se décuple ou s’effondre dorénavant selon un seul critère : le tir à 3 points. Jamais Otto Porter (Washington Wizards) n’aurait signé un contrat de 106,5 millions de dollars sur 4 ans en juillet 2017 si son pourcentage à 3 points n’était pas supérieur aux fameux 33,3 %.

Otto Porter (Washington Wizards) tire à trois points face aux Indiana Pacers. Crédit : Nic Antaya/Getty Images/AFP.

Le meilleur moyen de mettre en lumière ce phénomène est de le comparer à Rasual Butler, son alter ego 10 ans plus tôt : pour deux joueurs aux profils et aux caractéristiques troublants de similitude, on observe que la NBA et leurs franchises respectives ne leur ont pas du tout accordé les mêmes privilèges sportifs ou financiers.

Ainsi, si l’ère du trois points doit son avènement à Stephen Curry, c’est bel et bien le public qui l’a adoubée et rendu son règne possible. Tirer, c’est toujours plus facile que dunker sur un panier à 3,05 m de hauteur. Du coup, les amateurs de basket veulent voir des shooters auxquels ils s’identifient facilement. Les plus grosses ventes de maillots attestent ce revirement de mentalités. Quand Stephen Curry arrive en NBA en 2009-2010, ce ne sont pas les maillots des tireurs d’élite qui se vendent le plus. À cette époque, un seul joueur – LeBron James – affiche un bilan de plus de 5 tirs à 3 points tentés par match dans le top 10 des ventes de maillots. Aujourd’hui, ils sont 6.

Poster un Commentaire

avatar
  Suivre la conversation  
Me notifier des