NHL : les poings donneurs

Acclamées par le public, adorées par les joueurs et défendues par les instances, les bagarres sont indissociables de la NHL.

« On s’est laissé emporter par les événements. Nos deux équipes se sont complètement emballées. » Les mots lâchés par le légendaire gardien de hockey sur glace Patrick Roy résument à eux seuls la rivalité qui a défrayé la chronique dans les années 1990 entre les Colorado Avalanche et les Detroit Red Wings.

« On a fait passer le jeu au second plan. Ce qu’on a fait et ce pour quoi on était là… Pour être honnête, je pense qu’on a oublié le sens de notre présence sur la glace », reconnaît-il non sans une certaine forme de honte, huit ans après les faits. Pourquoi une telle contrition ? Car pendant près d’une décennie, ces deux franchises n’ont fait que se détester et se cogner, s’illustrant systématiquement par des scènes d’une violence inouïe ! Ainsi, le 11 novembre 1997, à peine le coup d’envoi du match donné que Claude Lemieux (Avalanche) et Darren McCarty (Red Wings) font voler les gants et se rouent de coups (voir ci-dessous). Le palet n’avait alors pas encore quitté le rond central.

« Tout aurait pu être évité si… »

Dans les sports collectifs, on peut distinguer deux formes de rivalité. Celles nées d’une histoire commune – comme entre les Boston Celtics et les Los Angeles Lakers (basket) – puis celles qui découlent d’une opposition géographique – à l’instar de River Plate et Boca Juniors (football). Or, celle qui oppose les Colorado Avalanches aux Detroit Red Wings ne repose que sur une chose : la castagne !

Cette haine féroce qui anime les deux franchises prend forme pour la première fois un soir de finale de conférence des playoffs 1996. Le 29 mai, Claude Lemieux (Avalanche) pousse violemment Kris Draper (Red Wings) dans le dos (voir ci-dessous). Le joueur de Detroit s’effondre et heurte le rebord de la glace. Le bilan est particulièrement lourd : mâchoire brisée, nez cassé, pommette et orbite droite fracturées et cinq dents retournées ! Le joueur de Detroit est défiguré et Lemieux ne s’excusera jamais de son geste, provoquant l’ire de sa victime : « Il n’a été suspendu que deux matches ! Cela signifie-t-il que je vais devoir me faire justice moi-même ? » Question rhétorique. Les mois qui suivent sont le théâtre de terribles batailles, émaillées d’insultes, commotions cérébrales et autres menaces de mort de la part de supporteurs…

Il ne faut pas attendre longtemps pour que cette escalade de violence atteigne son paroxysme. Le 26 mars 1997, Claude Lemieux – écarté jusque-là des terrains par une blessure – retrouve pour la première fois les Red Wings depuis l’incident des playoffs 1996. Sa seule présence fait basculer la rencontre dans le chaos le plus total (voir ci-dessous: la première altercation après quelques minutes de jeu se transforme en bagarre générale. Même les gardiens de but s’y mettent, quittant leurs postes pour se retrouver au milieu de la mêlée. La glace devient alors un gigantesque ring de boxe où le sang coule à flots sous le regard d’un public non pas médusé par ce qui se joue sous ses yeux, mais en plein délire, à acclamer les acteurs de ce règlement de comptes sur glace. La scène rappelle les jeux romains.

Après dix bonnes minutes passées à essayer de reprendre le contrôle de la partie et des joueurs, les arbitres réussissent à faire redémarrer une rencontre marquée malgré tout par cinq autres bagarres. Au terme de ce pugilat, les propos de l’entraîneur de Detroit, Scotty Bowman, en disent long sur l’état d’esprit qui règne en NHL : « Tout cela aurait pu être évité si Lemieux s’était excusé. »

À vaincre sans bagarre, on triomphe sans gloire

Sept années durant, les Red Wings et Avalanche se livreront de véritables guerres sur la glace, s’affrontant pas moins de 55 fois entre 1996 et 2002. Pourtant, dans le même temps, ces deux franchises ont écrit des pages parmi les plus belles de l’histoire du hockey sur glace, confisquant les Stanley Cup – cinq titres de champions NHL à elles deux – et faisant évoluer dans leurs rangs de véritables légendes de leur sport : Peter Forsberg, Patrick Roy et Joe Sakic du côté de Colorado ; Dino Ciccarelli, Sergei Fedorov et Brendan Shanahan dans les rangs de Detroit. On est donc loin du cliché de l’équipe qui cherche la bagarre pour masquer son niveau de jeu médiocre et qui, finalement, n’a rien à faire sur un terrain. En NHL, c’est plutôt l’inverse : se battre à mains nues, ça fait partie du jeu !

Et ce n’est pas Gary Bettman, le grand patron de la NHL, qui dira le contraire : « C’est la nature de ce sport. » Limpide. En effet, la NHL a inscrit dans son règlement dès 1922 : « La bagarre fait partie intégrante du jeu. » Près d’un siècle plus tard, la NHL n’a toujours pas changé cette règle, confortée par la volonté de tous ses acteurs de ne pas revenir en arrière.

« La bagarre permet d’avoir moins de blessures. Les joueurs se calment après chaque combat. C’est une sorte de thermostat dans un sport riche en émotions. »

« Je pense qu’on ne peut même pas se laisser à imaginer les prémices d’une NHL sans bagarre. Peu importe les règles et mesures que nous prendrons, je ne pense pas que la bagarre soit un jour supprimée du jeu. Elle est indissociable du hockey. »

« Je me souviens de toutes les bagarres auxquelles j’ai participé et assisté, car il y a toujours une bonne raison derrière une bagarre. »

« Je veux bien qu’on essaie de réduire le nombre de bagarres avec des pénalités plus sévères, mais de là à tenter de supprimer cet aspect du jeu… Non, surtout pas ! »

« J’avais pour habitude de scanner l’effectif adverse, à la recherche des joueurs avec qui je pourrais me battre. Tous mes coéquipiers vous diront qu’ils étaient contents de m’avoir à leurs côtés sur la glace. Vous avez besoin de savoir que quelqu’un est là pour vous protéger et assurer vos arrières. »

« Ça fait partie du jeu. Ça a toujours fait partie du jeu et ça fera toujours partie du jeu. C’est comme ça et pas autrement. »

« J’aime bien me friter de temps à autre. Notre équipe doit être sur le podium des plus bagarreuses et cela ne me pose aucun problème. Bien au contraire. Parfois, ça booste l’équipe, ça réveille le public, ça permet de se faire respecter et donc de se protéger ou de protéger un coéquipier. Je pense que dans chaque match, il y a un temps pour la bagarre. C’est normal de se battre. On doit se battre ! »

« Rien que l’aspect mental de la chose, se lever chaque matin, se préparer chaque jour, être prêt chaque soir, à faire face à ce genre de situation. Une fois que vous réalisez cela, vous développez un respect profond pour ces types qui vont au combat, qui vont au front défendre leur coéquipier en endossant ce rôle. »

« Ça m’insupporte que l’on parle de bannir la bagarre en NHL. Rien que d’entendre quelqu’un en parler, ça m’énerve. C’est absolument ridicule ne serait-ce que de l’évoquer dans un coin de son cerveau. »

« La bagarre ne disparaîtra pas. Le hockey est le seul sport majeur où l’intégralité du jeu repose sur un bâton que nous avons entre les mains et qui puisse être utilisé comme une arme. Que cela vous plaise ou non, c’est un sport agressif dans lequel les athlètes s’énervent et peuvent disjoncter. Alors quoi ? Vous préférez que je pète un plomb et me fasse justice en tabassant un autre joueur avec ma crosse ou bien que je retire mes gants et lance quelques coups de poing ? »

« Si vous retirez la bagarre du jeu, plein d’abrutis viendront après nous. Ils s’en donneront à cœur joie pour nous donner des coups bas et nous blesser sans que l’on puisse se défendre. Le hockey est un sport d’hommes. Ce n’est pas du ballet. Je pense que c’est stupide de vouloir éliminer la bagarre. »

Pas de bagarre pas de jeu

Inscrite profondément dans la culture du hockey sur glace, la bagarre peut s’apparenter au pendant de la simulation dans le football européen. Difficile, pour ne pas dire impossible, à éradiquer, donc. Si le nombre total de bagarres tend pourtant à s’amenuiser dans les années 2010 – 280 en 2018, soit deux fois moins qu’en 2009 –, le nombre de joueurs impliqués diminue très peu en comparaison : 265 en 2018 contre 355 en 2009.

 

D’ailleurs, même outre-Atlantique, la NHL fait bande à part. La NBA et la NFL (football américain) – discipline pourtant également intrinsèquement très violente – combattent très sévèrement les débordements sur les terrains, infligeant des amendes importantes pouvant atteindre 50 000 euros et accompagnées de suspensions de matches conséquentes. Idem du côté de la ligue de baseball. Mais alors, quelle mouche a donc piqué la NHL qui, de son côté, se contente de quelques minutes de punition sur le côté du terrain ? 

Le fait est que la bagarre a désormais dépassé la simple référence historique. Il s’agit également d’un argument business. Il aura ainsi fallu attendre 2016 et un match d’exhibition « revival » entre les Red Wings et les Avalanche, organisé par la NHL devant plus de 50 000 spectateurs et en Prime Time sur NBC, pour voir ceux qui se sont échangés des coups de poing, se serrer enfin la main. Pour la première fois depuis la poussette de Lemieux sur Draper, 20 ans après… 

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