Pointes, le prix de la grâce

Technique iconique de la danse classique qui consiste à danser sur le bout des orteils, « les pointes » désignent également, par métonymie, les chaussons permettant l’exécution du mouvement. Les pointes représentent pour les jeunes danseuses un idéal de danse et d’élégance, mais dévoilent également une réalité douloureuse.

La jeune danseuse qui choisit sa première paire de pointes vit un moment décisif. Son entrée dans la boutique d’accessoires de danse est une douce promesse, la première concrétisation de ses ambitions d’étoile. L’enfant louche sur le mur de souliers roses, mime des pointes en s’appuyant sur la barre fixe en bois clouée au sol du magasin, écoute les conseils avisés de la vendeuse ; elle qui danse aussi, elle qui connaît la suite de l’histoire. L’enfant émerveillé sort avec sa première paire de pointes. C’est le début du rêve. Des ennuis aussi.

« Gants de pied »

Sur scène, les danseuses étoiles semblent nées avec leurs chaussons. « Ils font presque partie de moi. C’est la continuité de ma jambe », assure Valentine Colasante, danseuse étoile à l’Opéra de Paris. Les mots sont forts, mais à la hauteur de ce que représente cet accessoire, devenu icône du ballet romantique. « Il y a deux étapes dans la vie d’une jeune femme : la robe de mariée et la paire de pointes. Pour chaque cliente, il s’agit de trouver comme des « gants de pied » épousant parfaitement les spécificités de son anatomie. Idéalement, il faut les fabriquer sur mesure », témoignent les spécialistes de la marque Repetto, référence française de l’équipement de danse.

À la découverte des pointes chez Repetto. Crédit : Ophélie Chauvin.

Dès lors, une relation intime s’instaure entre la ballerine et ses chaussons. « Je prépare mes pointes tous les jours, décrit l’actuelle interprète de Cendrillon à l’Opéra Bastille. Je les brise un petit peu au niveau de la demi-pointe, je couds les lacets, les élastiques et je brode le tour de la plateforme pour l’élargir. Sans oublier la double couche de vernis durcisseur, sans quoi une paire ne me servirait pas plus d’une demi-heure ! » Si toutes les danseuses développent leur propre rituel de préparation, celui de Valentine Colasante – qui utilise une quinzaine de paires par mois – met en évidence le rôle central – et quasi obsessionnel – que jouent ces « gants de pied ».

Cors au corps

En raison de son caractère particulièrement contre nature, faire des pointes nécessite des chaussons qui s’adaptent parfaitement. « J’ai commencé avec des pointes très dures, mais au fur et à mesure du temps, j’ai été amenée à en utiliser des plus souples », rappelle Valentine Colasante. Ainsi, plusieurs éléments – longueur de l’empeigne (bout des pointes), dureté de la semelle, largeur de la plateforme – peuvent être modifiés lors d’achats ultérieurs pour améliorer le maintien et le confort du pied. De précieux ajustements tant la technique s’avère violente pour le corps. « Les pointes peuvent être très douloureuses. Elles fatiguent notamment les chevilles et les articulations », signale Margaux Chesnais, danseuse à l’Opéra national de Bucarest.

Danseuse étoile réalisant une pointe. Crédit : DR.

Les habituées apprennent alors, autant que faire se peut, à atténuer leurs maux. « Il faut enlever les peaux mortes régulièrement, veiller aux risques d’infection, se bander les pieds et ajouter du coton cardé au bout du pied », prévient Valentine Colasante. Entre les cors, les yeux-de-perdrix et les orteils déformés, le corps apprend à se protéger comme il peut pour faire diminuer la douleur. « Avec le temps, la peau s’endurcit. C’est pour cela que les pieds des danseuses ne ressemblent à rien ! » s’amuse l’étoile de 29 ans.

Masochisme ?

Pourtant, contrairement à ce que leurs dires peuvent laisser entendre, les danseuses classiques ne sont en rien masochistes. Elles balayent toutes cette étiquette d’un revers pédestre. La souffrance, physique comme émotionnelle, est une simple nécessité. « Il y a un idéal de dépassement de soi. Dompter la douleur, la surpasser pour arriver au geste parfait », confie Hélène Buannic.

Cette dimension physique est telle que les débuts sont sujets à d’indispensables restrictions. Si l’Association internationale pour la médecine et science de la danse (IADMS) recommande un âge minimum de 12 ans, c’est surtout la capacité corporelle et musculaire de la jeune danseuse dont il faut s’assurer. Et ce n’est pas Valentine Colasante qui dira le contraire : « Mon pied s’est tellement musclé qu’aujourd’hui, j’ai la même sensibilité que dans mes mains. »

Danseuse étoile effectuant un saut lors d’un ballet. Crédit : DR.

« Atteindre le Graal »

Une fois le prérequis physique atteint et les bases de la danse classique maîtrisées, c’est le début du chemin de croix de la ballerine en herbe. Pour atteindre l’élégance de ses idoles de l’Opéra de Paris, maîtriser leurs mouvements iconiques et danser aussi bien que l’héroïne de Ballerina – le film d’animation de Disney mettant en scène une débutante qui rêve de devenir danseuse de ballet –, la jeune fille en tutu doit en passer par un apprentissage où patience et assiduité sont les seuls mots d’ordre. En effet, des mois durant, l’élève doit travailler avec un professeur son cou-de-pied, cette ligne de pied idéalement bombée. Renforcer sa cheville à la barre. Pratiquer la demi-pointe, le trois-quarts de pointe, avant de passer progressivement sur le dessus des orteils. Et ce, sans jamais goûter réellement aux plaisirs des pointes.

« Certaines jeunes filles arrêtent la danse classique après avoir découvert la réalité des pointes »

« On rêve de vite lâcher la barre pour danser au milieu de la salle ! Mais avant, les exercices sont rébarbatifs, répétitifs, laborieux. Ce travail est nécessaire et une fois prête, on a la sensation d’atteindre le Graal ! » se souvient Hélène Buannic, danseuse et comédienne (Dix Commandements, Autant en emporte le vent). Un passage pénible pour toutes les danseuses, quel que soit leur niveau. En effet, verrait-on un jeune basketteur s’entraîner trois ans avant de pouvoir tirer au panier ? Un tennisman qui n’aurait pas le droit d’apprendre le service tout seul ? Un joueur de foot interdit de dribbler dans les rues de sa ville ? « Il faut beaucoup de patience et c’est parfois difficile de le comprendre dès 11 ou 12 ans. À cet âge, on est impatiente et insouciante », souligne Margaux Chesnais.

Un rêve à double tranchant

Ainsi, lorsque le rêve se concrétise, il peut basculer d’un côté comme de l’autre. En effet, les débuts sur pointes donnent parfois l’impression de repartir de zéro. « C’est un instant fatidique : certaines jeunes filles arrêtent la danse classique à 12 ans, malgré des années de pratique, après avoir découvert la réalité des pointes », expliquent les vendeurs de la maison Repetto.

Depuis 1947, Repetto habille de ses pointes les pieds des plus grandes danseuses étoiles comme des plus jeunes amatrices de danse. Crédit : Ophélie Chauvin.

C’est ce qui fait des pointes un objet aussi unique. Celui qui ouvre la voie de la scène, celui qui rend possibles les figures les plus gracieuses. Sans lui, pas d’arabesque ni de pirouette fouettée. Celui qui atteste également d’avoir franchi toutes les étapes de conditionnement physique et mental. L’accessit de la grâce, le diplôme du beau. Le reste, c’est du détail. « Je ne ressens jamais de douleur en spectacle. Sur scène, on oublie tout, comme un sportif en compétition », assure Valentine Colasante. Pour la professionnelle de 20 ans Margaux Chesnais, comme pour toutes les danseuses confirmées du monde, la difficulté des entraînements n’y changera rien : « Je serai toujours comme une gamine devant mes pointes. C’est quelque chose de douloureux, mais surtout d’extrêmement fascinant, de magnifique. Pour moi, c’est la plus belle chose au monde. »

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