Quand Roland-Garros boycottait les meilleurs joueurs mondiaux

Dans les années 1970, une organisation privée voit le jour, révolutionnant les règles du tennis et calquant son modèle sur celui de la NBA. 

Quel est le point commun entre Ilie Nastase, Jimmy Connors et Björn Borg ? Au-delà du tennis et de leur succès dans les tournois du Grand Chelem, ce qui les unit, c’est surtout l’interdiction de jouer Roland-Garros qui les a frappés dans les années 1970. Et ce, à la demande expresse des autorités françaises de l’époque, à commencer par Philippe Chatrier, le président de la Fédération française de tennis (FFT). Ainsi, le Suédois aux 6 Coupes des Mousquetaires ne verra pas les courts de la porte d’Auteuil en 1977 pas plus que l’exubérant roumain en 1976 et 1978. La palme du bannissement revient à « Jimbo », déclaré persona non grata cinq années de suite, entre 1974 et 19781.

Pourquoi de tels monstres sacrés du tennis ont-ils été purement et simplement interdits de se produire sur la terre battue parisienne ? La raison est simple : leur signature avec une toute nouvelle organisation privée – la World Team Tennis (WTT) –, qui rêve de transformer, à grands coups de paillettes et de billets verts, le petit monde feutré de la balle jaune en un show ronflant à l’américaine.

Quand le tennis ressemblait à la NBA

L’idée des promoteurs qui ont lancé la WTT – parmi lesquels Larry King (le mari de Billie Jean King), Robert Kraft (futur patron de la franchise NFL New England Patriots) et Jerry Buss (propriétaire des Los Angeles Lakers en NBA) – consiste à se calquer sur ce qui se fait en NBA pour l’adapter au tennis : deux conférences (Ouest et Est), des franchises, une saison régulière, des playoffs et surtout… du spectacle ! C’est ainsi qu’en 1974, la première édition de la WTT est lancée avec un slogan tout trouvé : « A whole new ball game » (Un tout nouveau jeu de balle).

L’équipe des Philadelphia Freedoms emmenée par Billie Jean (gauche), atteignent la finale de la première saison de WTT en 1974. Crédit : WTT

Rompre avec la tradition

Puisqu’il est question de révolutionner le tennis pour l’amener à séduire un nouveau public, les dirigeants de la WTT se permettent quelques modifications des règles du tennis. Ainsi, plus question d’embrouiller les spectateurs avec ces abscons « 15, 30, 40 ». Désormais, tous les points valent 1 et le premier qui arrive à 4 remporte le jeu (3-3 devient ainsi l’équivalent de 40-40).

Une rencontre entre deux franchises se déroule en 5 matches de un set chacun (avec tie-break à 5-5) : deux simples (hommes et femmes), deux doubles et un mixte. À noter qu’il est possible de changer de joueur en cours de partie lors des doubles… Pour déterminer le vainqueur, on calcule l’ensemble des jeux inscrits durant l’intégralité des matches. En 1974, les Denver Racquets remportent la 1re édition de la WTT, face aux Philidephia Freedoms sur un score de 55 à 45.

Au-delà de la composante réglementaire, la WTT souhaite dépoussiérer l’image vieillissante du tennis. Exit les courts tristes et monochromes ainsi que les tenues blanches immaculées. Désormais, l’heure est à la couleur ! Les courts, les tenues, les balles, tout y passe. Si la plupart de ces innovations prêtent à sourire, un certain nombre d’entre elles seront retenues et adoptées par l’ensemble du circuit dès la fin des années 1970. Les balles jaunes, toujours en vigueur aujourd’hui, viennent notamment de ces expérimentations.

Création hybride au possible, la WTT – aussi appelée « Intervilles » – ne ressemble pas vraiment à du tennis. Ni complètement à un sport nord-américain. Pourtant, tous les ingrédients ont été jetés dans la marmite en vrac : Jimmy Connors joue pour les Baltimore Banners, Manolo Santana pour les New York Sets, Billie Jean King pour les Philidephia Freedoms, Ken Rosewall pour les Pittsburgh Triangles, Roy Emerson pour les Golden Gaters et la Française Françoise Dürr pour les Denver Racquets. D’un côté, des joueurs de renom, de l’autre, des noms qui sonnent à s’y méprendre comme des équipes de NBA, NFL et autre NHL. En tout, ce sont 16 franchises2, d’une dizaine de joueurs, qui sont créées de toutes pièces et qui vont s’affronter entre mai et août 1974, créant de facto un circuit parallèle, dont l’Europe devient la victime collatérale.

En effet, si les affres de la bataille opposant le tennis amateur au tennis professionnel apparaissent lointaines, il n’en reste pas moins que les compétitions privées disposent de moyens financiers sans commune mesure avec les tournois traditionnels : 50 000 dollars3 mis sur la table pour s’assurer de la présence du vieillissant John Newcombe (7 tournois du Grand Chelem en simple, 17 en double) en 1974 et la bagatelle de 1,5 million de dollars sur 3 ans en 1977 pour la star de l’époque, encore à la cime de sa carrière, Björn Borg. De quoi faire tourner les têtes plus vite que les balles liftées ? C’est la crainte majeure des dirigeants européens.

Un clash inévitable

Il faut dire que la WTT ne fait pas grand-chose pour éviter l’ire de ses « homologues » d’outre-Atlantique. Wimbledon est le seul tournoi durant lequel la WTT n’a programmé aucun match. Pour les autres et notamment Roland-Garros, c’est aux joueurs de décider : les États-Unis ou l’Europe, l’argent facile ou les victoires à l’arrachée, la routine financière ou la gloire sportive. Président de la FFT depuis 1973, Philippe Chatrier ne souhaite pas leur laisser le choix. Il leur simplifie la réflexion : tous ceux qui signent avec la WTT seront automatiquement rayés de la carte des Internationaux de France. L’objectif du dirigeant s’inscrit dans un combat noble : rendre leur lustre d’antan aux tournois du Grand Chelem, en les hissant au même niveau que Wimbledon. Pour cela, il faut prendre des décisions fortes. Et surtout, tenir la draguée haute à ces promoteurs privés qui pensent pouvoir régenter à leur guise le calendrier.

Preuve du renouveau de la WTT, un contrat de diffusion a été signé en 2015 avec le géant américain ESPN. Crédit : WTT.

Le courage de Philippe Chatrier aurait pourtant pu faire « pouet ». Cinq années durant, les défections sont légion. L’intégralité du top 10 chez les femmes – dont Chris Evert et Martina Navratilova – est aux abonnés absents pendant 3 saisons, de 1976 à 1978. Se priver du gratin mondial pour un tournoi du Grand Chelem, quelle folie ! Cette situation fragilise considérablement Roland-Garros. La terre battue parisienne tremble. Encore plus quand, en 1974, la finale de Wimbledon oppose Jimmy Connors à Ken Rosewall, soit deux sociétaires de la WTT… Seul contre tous, le président de la FFT apparaît de plus en plus isolé. Les mauvaises langues arguent alors que les meilleurs joueurs du monde jouent dans cette nouvelle ligue privée et que Roland-Garros s’égare en voulant les mettre au ban. La ténacité du patron du tennis français porte finalement ses fruits en 1978. La WTT se voit contrainte de mettre la clé sous la porte. Les résultats mirifiques annoncés ne sont pas au rendez-vous et le dépôt de bilan de deux franchises plonge toute l’organisation dans le gouffre. Elle reverra le jour en 1981. Sauf qu’entre-temps, les Grands Chelems se sont refait une santé et leur légitimité n’est plus à prouver. De sérieuse menace, la WTT devient alors un épisode anecdotique.

Toujours là !

Si la WTT a été mise entre parenthèses de 1978 à 1981, elle n’a, depuis, plus jamais disparu. En 2018, ce sont d’ailleurs les Springfield Lasers qui ont remporté le titre de la 43e édition face aux Philadelphia Freedoms (19-18). Aujourd’hui, l’organisation met aux prises 6 franchises qui rassemblent encore de grands noms du tennis actuel : Naomi Osaka (vainqueur de l’US Open 2018 et de l’Open d’Australie 2019), Venus Williams, les frères Bryan, ou encore Frances Tiafoe jouent pour le compte des Washington Kastles ; Jack Sock pour les Springfield Lasers ; CoCo Vandeweghe pour les San Diego Aviators ; Kevin Anderson et Sloane Stephens pour les Philadelphia Freedoms. Ainsi, depuis plus de 40 ans, la WTT a permis aux Américains de voir jouer Michael Chang, Kim Clijsters, John McEnroe, Rod Laver, Andre Agassi, Pete Sampras, Vitas Gerulaitis, Brad Gilbert, John Isner et bien d’autres.

Aujourd’hui, la WTT semble solidement installée dans le paysage nord-américain. Elle dispose de sa propre plateforme de diffusion sur Internet et multiplie les partenariats télé. En 2018, ce sont presque 250 heures de ses rencontres qui ont été diffusées sur ESPN, Tennis Channel et NBC.

  1. En 1974, Jimmy Connors remporte tous les tournois du Grand Chelem à l’exception de Roland-Garros, dont il est exclu. S’il l’avait remporté, il aurait été le premier joueur à réaliser le Grand Chelem depuis Rod Laver en 1969.
  2. Le nom des 16 franchises qui ont pris part à l’édition 1974 de la WTT : Baltimore Banners, Boston Lobsters, New York Sets, Philadelphia Freedoms, Cleveland Nets, Detroit Loves, Pittsburgh Triangles, Toronto/Buffalo Royals, Chicago Aces, Florida Flamingos, Houston EZ Riders, Minnesota Buckskins, Denver Racquets, Golden Gaters, Hawaii Leis, Los Angeles Strings.
  3. À titre de comparaison, c’est presque le double de ce que touchait le vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem dans les années 1970.

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